jeudi 5 mai 2011

LE RELIQUAIRE DE A. TRINIDAD

L'ANNONCIATION

Derrière le rideau noir de la mémoire faite pierre qui se fend de trop d'impatiente sous les coups de boutoir du singe sur  l'épaule qui danse et vante aux nerfs de la gloire l'apogée de notre nouveau dieu, une dame enfermée dans une maison de citron, sorte de crypte alambiquée comme un système solaire, modèle dans le recueillement les matériaux introduits. Monnaies courantes, cartes magiques, poudres blanches et rouges pourvu qu'elles ne récurent que les sens. Son ouvrage progresse de jour en jour à la vue de tous et de toutes sans même que nous nous en doutions. Chaque soir une nouvelle visite. Dans un complet silence elle inonde l'œuf phallique et sacré, déconcertant de ce fait l'étranger avenant que cet éclat vampirise. Aussitôt il détale et se réfugie à l'étage supérieur. Pauvre père que persécutent ses illuminations d'antan, s'en va là-haut au sein du noir mais à regret, par enjambées hésitantes, le sang bercé d'un doux silence.

LE JOUR DES MORTS

Robe noire, la ceinture de chasteté bouclant étroitement son sexe, elle ne bouge que la tête et trace contre le miroir un arc de cercle, revenant à son point de départ lorsqu'elle est en bout de course, il est bien rare qu'un débris tombe. Tout est proprement expédié, malgré une bouche un peu grande. L'œil au contraire n'est pas fort grand, son iris est d'un gris châtain, l'orbite très élevé, sur lequel s'épanouissent à la faveur d'une cuisson oxydante, deux âmes jumelles en uniforme. La nymphe de cette couvée d'une pigmentation de peau tirant sur le vert s'astreint quotidiennement aux tâches les plus ingrates et les plus rebutantes. Le soir, à partir d'une certaine heure, on peut, par le trou de la serrure assister à la prise d'habit, voir se façonner la tête, le corselet, les aisselles. Sommeil où seuls les centres moteurs sont à l'état torpide et où le métabolisme interne est au contraire le siège d'une formidable activité. « Tignasse broussailleuse où force est que paissent poux comme sangliers et lentes comme éléphants ». Non loin les corbeaux aux cœurs endoloris lui tirent les nerfs du verre en un éclair de lune, les nuits de plein foutre, aveuglément.

ÉPIPHANIE

De son cercueil tuberculé comme de l'œil du périscope estropié, à l'abri de sa membrane fine souple et presque inattaquable par les agents de texture, les aisselles quelque peu humides, les jambes minces et le torse concave, le bassin étroit, le pied petit et cambré, elle mange et digère les sécrétions exocrines libérées par les partenaires lors de quelques jeux de janvier, à l'approche du jour dit « des Rois » où la tradition veut que celui qui du gâteau sort la fève, émette un vent immédiatement suivi d'un « face-sitting » opéré par celui ou celle qui aura été désigné par le détenteur de l'heureuse nouvelle. Sans trêve alors elle recueille , absorbe, assimile les débris organiques abandonnés, trouvant en la matière fécale les valeurs nutritives en graisses et sels minéraux nécessaires à sa subsistance, décloisonnant par ailleurs les parties obstruées, rendant ainsi la navigation praticable en un vibrant hommage au corps tubulaire, roide braquemart jadis en hibernation qui aujourd'hui extravague, dévalant les vieilles peaux par le chemin le plus obscur et plus rapide que l'éclair de la voie étroite et rouge au lit en folie, dans la maison très sensée où la foudre jamais ne doit s'abattre mais l'arbre seulement et toujours en famille.

LA MULTIPLICATION DES VERS

Les desseins d'un archange aux seins de marbre. Les miroitements de l'enfance perdue dans l'envol d'une ride vers l'autre rive. Les battements de la chrysalide comme une seule étoile aux poumons de l'Enfer réchauffé et fleuri. Horoscopes, talismans, bibles et kabbales, animaux empaillés et autres phasmes gardent sa tombe. Des courants d'air s'échappent encore de son entre-jambes, témoignage d'un temps ovulaire où la folie n'avait pas encore pris cours en bourse. Lors du dépouillement, lorsque se déchira la fine tunique de la forme adulte, d'étranges engorgements se déchiquetèrent en guenilles avant de tomber dans le reste de la défroque. Un ordre nouveau aurait-on cru, dans la fièvre d'un ardent désir de dépossession. Mais le néant aux paupières d'aube succède vite au rêve. De la panoplie accessoire qui tant promettait, rien, absolument rien ne reste. Tout s'est évanoui, évaporé pour ainsi dire. Seule peut-être une photographie la montrant tuberculeuse comme le sont parfois les fleurs, par les nageoires qui dans la vase tropicale se changent en pattes, faisant de ces poissons d'eau douce une sorte de d'échassier nain et affamé cherchant sa nourriture comme le peintre ses couleurs pour laver la pluie et chercher l'oubli de soi que nous offre parfois le sommeil. « Y volveremos a estar aqui en esta tierra, no mas no te bañes para que no te olvides de esta tierra ..bendiciones ». Comme l'écho d'une vibration testamentaire. Noir sur les paupières et tout autour des yeux, rouge sur les lèvres , bleu-ciel entre les cuisses, l'espace d'un regard. Ni enfer, ni paradis car nous sommes du même feu irrigués, celui qui ne s'éteint jamais mais que tout attise.

LA TRAVERSÉE DES APPARENCES

Un arc-en-ciel ou peut-être une grotte. A l'exploration de quelques ruines cadavéreuses, s'abreuvant du miel puisé au fond des corolles, dans une forêt de vierges remplies d'eau de Lourdes reliées deux à deux par des chaînettes fixées à leur sexe et à leurs seins, offrant au ciel qui ne peut attendre la toute béance de son ventre velu. Le visage, solide édification incarnée sur un crâne empaillé par les doigts graciles d'une araignée de caste souterraine comme le sont parfois les rivières nocturnes filant au cours du cauchemar qui se rue vers les matins de givre
ou la pensée devient calotte glacière ou ecclésiastique. De toutes les contagions elle est, ne sachant plus à quel mal s'arracher tant elle en a épousé les symptômes. Hostile à toute forme de banquets. Quel malade pourrait prétendre à l'appétit sinon par précipitation ? La soif la domine et elle la ramène toujours vers le rideau de verre où se miroite la part de l'ombre qu'elle laisse aux oiseaux de proie afin qu'ils volent encore. Habitée par la lune jusqu'au tressaillement de l'être, elle tourne autour jusqu'à ce que la mémoire se lézarde comme les vieilles pierres manquant d'assise au sol. Par cette faille la volonté s'échappe. Les vampires mâles alors, compagnons immémoriaux qui ne connaissent du temps que le goût de son suc déversé à la fonte des neiges, en mal de ciel, trouvent leur envol dans la toute puissance de leurs verges portées au zénith sur un tapis de prières adressées à la Vierge, la seule fêlure praticable par les étoiles sachant bien qu'un jour le mal rejaillira par petits jets de pierres noires. La dernière couleur reconnue. Un minerai de ver extrait du vide avant que la mouche ne féconde le retard et que les hyènes ne se lassent d'improviser.

LA PERVERSION DE L'ANGE

La pression du mal, du malin, L'impression d'un schisme, d'un chaos dentaire. Les gencives enflammées, la langue de bois, comme un nouveau palais féroce en besogne. La gorge en argile imprégnée des sucs écoulés du cadavre. Au préalable la verge est pétrie en boule puis excavée en une ample coupe très épaisse par l'étreinte puissante des mamelles et le labeur du chaperon jusqu'alors incarné. Créature ruinées jusqu'à la tentation, emportée par le flot des souvenirs, traînée par les cheveux de la nuit la plus noire vers la blanche souillure du ciel qui tombe en petits jets de foutre. La voûte s'effondre et plus un conteur ne reste. Comme si la mémoire elle aussi avait été dévorée par cet appétit de femme qui n'aurait laissé à l'enfant qui ne vint à point, qu'une horloge en forme d'ouvrage à tricoter marquant le leurre d'une aiguille et demie à chaque maille de sautée. Une église ou une manufacture à tabac. Un mage en forme de pie. Un épi de mage. Un espion dans le ventre de cette mégère devenue ogresse plutôt que tigresse par manque d'élan. Moignon fou errant au portail de son regard, portant en lui comme une croix son poitrail faussement cancéreux vers l'autel où s'inventent nostalgiquement les refrains de l'Apocalypse, sur une fausse note, la dernière corde d'un violon pouvant aussi servir d'urinoir à tous les enfants qu'elle défèque en dormant. Témoignage de sa vie végétative, juste avant que rêves et cauchemars ne reviennent lui engrosser la tonsure.

LE DERNIER LIEN

 La démangeaison comme rappel. De sa main imaginaire elle griffe le vide. Il y avait à cet endroit même hier soir avant qu'elle ne s'endorme une partie de son corps qui flottait juste au milieu, entre ses jambes. Quelque chose d'atroce s'est déroulé à la place. Comme un long serpent noir ou bleu, un cordon ombilical ou la corde d'un pendu qui on ne sait pour quelle raison à la fin aurait préféré à la défenestration la pendaison. Un haricot voire un violoncelle auraient été plus louables que cet incarnat sans queue ni tête qui ne faisait penser ni à une girafe ni à un éléphant, encore moins à un trombone à coulisse mais bel et bien au Tout Petit Jésus Doux Agneaux du Seigneur. De peau blanche et sèche, sur un ossuaire de pur esprit, les cheveux noirs et longs comme la mort, un regard sans tain, vestige d'un ancestral vertige autrefois serti d'yeux, aujourd'hui anéantis par un mauvais sort jeté jadis par un pauvre sorcier ayant depuis perdu la face dans le miroir devant lequel il déclama tant d'incantations, évoquant un à un tous les suppôts de Satan. Les voici donc réunis en ce piètre portrait, paysage empestant l'ail et l'oignon, dépourvus d'imagination, l'haleine mauvaise , tentant en vain de remonter le temps par la seule corde qu'il leur reste, consommant leur chute à l'abus de tous, comme on boit un dernier verre, par le fondement.

( Texte de M3E originellement paru en 1993
aux éditions Altor Sae Vertebris
avec des collages de Bärn N.
et Köryn P.
Graphisme couverture Bärn N.
Tiré à 33 exemplaires. )




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