vendredi 10 août 2018

Joyce Mansour - "Carré blanc", 1965 - « Où le bas se blesse », deux extraits

LA PORTE DE LA NUIT EST FERMÉE A CLEF

Retrouver le désert
Mon pays desséché et secret
La vie la vie même
L'enchanteur endormi dans les mirages vert profond
Du tapis
Traverser la Judée le frais jardin clos
Le cimetière
O vent de Galilée miroitement de la nostalgie
Sous une lune de Pierre
Fuir les tigrures des nuages sur le sol aveuglant
Fuir en dansant
Un vent plaintif s'est levé dans mon cœur
De pâles paroles tombées des tuiles ruissellent sur
ma peau sèche
(Mer morte du souvenir au creux de l'après-midi)
Viens enlace-moi
Allons vers les forêts
Les ravins
Les blancs pommiers
Je rêve consumée par une folie dangereuse
L'horizon brûlant et impie
Fait signe
Et des pyramides s'érigent
Sur la plaque tournante
De midi
Je rêve oui je rêve sans espoir de retour
Seul l'aveugle sait maudire la bougie échevelée
Les tendres yeux étirés de l'amour sont cailloux pour toi
Bijoux trous tanières
Luxure et putréfaction
Coutures et balafres de l'église
Nommée
Or



NUIT DE VEILLE
DANS UNE CELLULE EN CRISTAL DE ROCHE

Être invisible et aimée de vous
Nocturne oiseau de proie
Je plane derrière la porte pluvieuse
Solitaire et sauvage
Lourde
De la gélatineuse souffrance orientale

Courir rouge de votre odeur
Dans le jeu phosphorescent des vagues
Nue rousse et tentaculaire
Suspendue au cri de la petite flûte
Pétale

Mon pubis se soulève
Calme houle calme calme
Malheureuse que je suis

La lune brise l'image engloutie
Avant même que sur le sable rose
Votre tête puisse venir mourir

Être invisible et aimée de vous
A quelque lieues de l'Atlantide
Sur la mer ouverte de mes songes


Joyce Mansour


https://orpheusz.tumblr.com/post/176402251504/maria-casarès-lit-deux-poèmes-de-joyce-mansour

lundi 2 juillet 2018

Antonin Artaud - Le Théâtre et la science

Le théâtre vrai m'est toujours apparu comme    
Antonin Artaud (01 janvier 1948)
© Le Cuziat

l'exercice d'un acte dangereux et terrible,
où d'ailleurs aussi bien l'idée de théâtre et de
spectacle s'élimine
que celle de toute science, de toute religion et
de tout art.


L'acte dont je parle vise à la transformation orga-
nique et physique vraie du corps humain.
Pourquoi ?
Parce-que le théâtre n'est pas cette parade scé-
nique où l'on développe virtuellement et symbolique-
ment un mythe
mais ce creuset de feu et de viande vraie où
anatomiquement,
par piétinement d'os, de membres et de syllabes,
se refont les corps,
et se présente physiquement et
au naturel l'acte mythique de faire un corps.


Si l'on me comprend bien, on verra là un acte de
genèse vrai qu'il apparaîtra à tout le monde saugrenu
et humoristique d'appeler sur le plan de la vie réelle.
Car nul à l'heure qu'il est ne peut croire qu'un
corps puisse changer sinon par le temps et dans la
mort.
Or je le répète la mort est un état inventé
et qui ne vit que pour tous les bas sorciers, les
gurus de néant à qui il profite et qui depuis quel-
ques siècles s'en nourrissent
et en vivent dans l'état appelé Bardo.
En dehors de cela le corps humain est immortel.
C'est une vieille histoire qu'il faut remettre à
jour en mettant les pieds dans le plat.


Le corps humain ne meurt que parce qu'on a
oublié de le transformer et de le changer.
Hors cela il ne meurt pas, il ne tombe pas en
poussière, il ne passe pas par le tombeau.
C'est une ignoble facilité de néant que la religion,
la société et la science ont ainsi obtenue de la cons-
cience humaine que de l'amener à un moment donné
à quitter son corps,
que de lui faire croire que le corps
humain était périssable, et destiné au bout de peu
de temps à s'en aller.
Non, le corps humain est impérissable et immor-
tel et il change,
il change physiquement et matériellement,
anatomiquement et manifestement,
il change visiblement et sur place
pourvu qu'on veuille bien se donner la peine maté-
rielle de le faire changer.


Il existait autre fois une opération d'ordre moins
magique que scientifique
et que le théâtre n'a fait que frôler,
par laquelle le corps humain,
lorsqu'il était reconnu mauvais
était passé,
transporté,
physiquement et matériellement,
objectivement et comme moléculairement
d'un corps à un autre,
d'un état passé et perdu de corps
à un état renforcé et exhaussé du corps.
Et il suffisait pour cela de s'adresser à toutes
les forces dramatiques, refoulées et perdues du corps
humain.

Il s'agit donc bien là d'une révolution,
et tout le monde appelle une révolution nécessaire,
mais je ne sais pas si beaucoup de
gens ont pensé que cette révolution ne serait pas
vraie, tant qu'elle ne serait pas physiquement et
matériellement complète,
tant qu'elle ne se retournerait pas vers l'homme,
vers le corps de l'homme lui-même
et ne se déciderait pas enfin à lui demander
de se changer.
Or le corps est devenu malpropre et mauvais
parce-que nous vivons dans un monde malpropre et
mauvais qui ne veut pas que le corps humain soit
changé,
et qui a su disposer
de toutes parts,
aux points qu'il faut,
son occulte et ténébreuse chiourne
pour empêcher de le changer.


C'est ainsi que ce monde n'est pas mauvais seu-
lement en façade, mais parce que souterrainement et
occultement il cultive et maintient le mal qui l'a fait
être et nous a tous fait naître du mauvais esprit et
au milieu du mauvais esprit.


Ce n'est pas seulement que les mœurs soient
pourries, c'est que l'atmosphère où nous vivons est
pourrie matériellement et physiquement de vers réels,
d'apparences obscènes, d'esprit venimeux, d'orga-
nismes infects, qu'on peut voir à l'œil nu pourvu
qu'on en ait comme moi longuement, âcrement et
systématiquement souffert .


Et il ne s'agit pas là d'hallucination ou de délire,
non, il s'agit de ce coudoiement frelaté et vérifié du
monde abominable des esprits dont tout impérissable
acteur, tout poète incréé du souffle a toujours senti
les parties honteuse abjecter ses plus purs élans.


Et il n'y aura pas de révolution politique ou
morale possible tant que l'homme demeurera magné-
tiquement tenu,
dans ses réactions organiques et nerveuses
les plus élémentaires et les plus simples,
par la sordide influence
de tous les centres douteux d'initiés,
qui bien au chaud dans les chaufferettes de
leur psychisme
se rient aussi bien des révolutions que des guerres,
sûrs que l'ordre anatomique sur lequel est basée
aussi bien l'existence que la durée de la société
actuelle
ne saurait plus être changé.


Or il y a dans le souffle humain des sautes et des
brisures de ton, et d'un cri à un cri des transferts
brusqués
par quoi des ouvertures et des élans du corps entier
des choses peuvent être soudainement évoqués, et
qui peuvent étayer ou liquéfier un membre comme
un arbre qu'on appuierait sur la montagne de sa forêt.


Or
Le corps a un souffle et un cri par lesquels il
peut se prendre dans les bas-fonds décomposés de
l'organisme et se transporter visiblement jusqu'à
ces hauts plans rayonnants où le corps supérieur
l'attend.
C'est une opération où dans les profondeurs du
cri organique et du souffle lancés
passent tous les états du sang et
des humeurs possibles,
tout le combat des échardes et
esquilles du corps visible
avec les monstres faux du psychisme,
de la spiritualité,
et de la sensibilité.

Il y eut des périodes incontestables de l'histoire
du temps où cette opération physiologique eut lieu
et où la mauvaise volonté humaine n'eut jamais le
temps de former ses forces et de dégager comme
aujourd'hui ses monstres issus de la copulation.

Si sur certains points et pour certaines races,
la sexualité humaine en est arrivée au point noir,
et si cette sexualité dégage des influences infectes,
d'épouvantables poisons corporels,
qui présentement paralysent
tout effort de volonté et de sensibilité,
et rendent impossible toute
tentative de métamorphose
et de la révolution définitive
et intégrale.
C'est que voilà des siècles maintenant
qu'a été abandonnée une certaine opération
de transmutation physiologique ,
et de métamorphose organique vraie
du corps humain,
laquelle par son atrocité,
sa férocité matérielle
et son ampleur
jette dans l'ombre d'une nuit psychique tiède
tous les drames psychologiques , logiques
ou dialectiques du cœur humain.

Je veux dire que le corps détient des souffles
et que le souffle détient des corps dont
la palpitante pression,
l'épouvantable compression atmosphérique
rendent vains, quand ils apparaissent,
tous les états passionnels ou psychiques que
la conscience peut évoquer.
Il y a un degré de tension, d'écrasement, d'épais-
seur opaque, de refoulement surcomprimé d'un corps,
qui laissent loin en arrière toute philosophie,
toute dialectique, toute musique, toute physique,
toute poésie,
toute magie.



Je ne vous montrerai pas ce soir ce qui demande
plusieurs heures d'exercices progressifs pour com-
mencer à transparaître,
il y faut d'ailleurs de l'espace et de l'air,
il y faut surtout un appareillage que je n'ai pas.

Mais vous entendrez certainement dans les textes
qui seront dits
venant de ceux qui les disent,
des cris
et des élans d'une sincérité qui sont la voie de cette
révolution physiologique entière sans laquelle rien ne
peut être changé.


Antonin ARTAUD.


Cette lecture a eu lieu ce soir vendredi 18 juil-
let 1947 et parfois j'y ai comme frôlé l'ouverture de mon
ton de cœur.

Il m'aurait fallu chier le sang par le
nombril pour arriver à ce que je veux.
Trois quarts d'heure
de frappe avec le tisonnier sur un même point par
exemple en buvant de temps en temps.


(Texte paru dans la revue « L'Arbalète n°13, été 1948, à Lyon
chez Marc Barbezat, 8 rue Godefroy)


En juillet de la même année (1947), à l'occasion d'une exposition
de ses portraits et dessins à la Galerie Pierre, deux lectures de textes
de lui ont été prévues, le jour du vernissage et celui de la clôture.
Il écrit pour cela le Théâtre et la science qu'il lira lui-même.
Des amis choisis par lui liront le Rite du Peyolt chez les Tarahumaras,
qu'il accompagne de cris et de bruits, la Culture indienne et
Aliéner l'acteur.

Extrait de Paule Thévenin « Antonin Artaud ce désespéré qui vous parle » p. 128, Essais Seuil, Fiction & Cie, collection dirigée par Denis Roche, Éditions Seuil, février 1993






dimanche 3 juin 2018

Antonin Artaud – Aliéner l'Acteur

Le théâtre
est l'état,
Antonin Artaud, Théâtre Alfred Jarry Vers 1929.
Photo de Eli Lotar 
le lieu,
le point,
où saisir l'anatomie humaine,
et par elle guérir et régenter la vie.

Oui, la vie avec ses transports, ses hennissements, ses borborygmes, ses trous de vide, ses prurits, ses rougeurs, ses arrêts de circulation, ses maelströms sanguinolents, ses précipitations irritables de sang, ses nœuds d'humeurs,
ses reprises,
ses hésitations.

Tout cela se discerne, se repère, se scrute et s'illumine sur un membre,
et c'est en mettant en activité, et je dirai en activité paroxystique des membres,
comme les membres de ce formidable fétiche animé qu'est tout le corps
de tout un acteur,
qu'on peut voir
comme à nu,
la vie,
dans la transparence, dans la présence de ses forces premières nées, de ses puissances inutilisées,
et qui n'ont pas encore servi, non, pas encore servi, à corriger une création anarchique dont le vrai théâtre était fait pour redresser les irascibles et pétulantes gravitations.


Oui la gravitation universelle est un séisme, une effroyable précipitation passionnelle
qui se corrige sur les membres d'un acteur,
non pas en frénésie,
non pas en hystérie,
non pas en transes,
mais à l'extrême fil du coupant de l'arête, à la dernière et plus extrême tranche de la mesure pariétale de son effort.
Paroi après paroi,
l'acteur développe,
il étale ou referme des murs, des faces passionnelles et suranimées de surfaces où s'inscrit l'ire de la vie.

Muscle après muscle
sur le corps de l'acteur méthodiquement traumatisé, on peut saisir le développement des impulsions universelles et sur lui-même les corriger.

C'est une technique qui faillit avoir lieu un jour au temps de Mystères Orphiques ou d'Éleusis, mais qui manqua parce qu'il y était beaucoup plus question du parachèvement d'un vieux crime ;
donner dieu,
tout dieu dépecé
à tout l'homme,
tout l'universel du souffle inemployé des choses à l'homme bassement humain,
que de la constitution et de l'INSTITUTION de cette nouvelle et palpitante anatomie furtive que tout le théâtre réclamait.
Oui, l'homme eut à un moment donné besoin d'un corps squelettique neuf, qui pétillât et se glissât dans l'air comme les flammes furtives d'un foyer.

Et le théâtre était cette force qui barattait l'anatomie humaine, cette pétulance d'un feu inné de quoi furent égrenés les primitifs squelettes,
cette force d'humeur éclatée,
cette espèce d'irascible tumeur où fondit le squelette premier.
Et c'est par le barattement rythmique de tous les squelettes évoqués que la force innée du théâtre cautérisait l'humanité.
C'était là que l'homme et la vie venaient de temps en temps se faire refaire.

Où donc ?

Dans certaines excoriations intempestives de la sensibilité organique profonde du corps humain.
Sans transes,
par le halètement rythmique prononcé et méthodique de l'appel,
la vie scintillante de l'acteur était mise à nu dans ses veines profondes,
et qu'il y avait pas de muscle, ou d'os,
pas de science du muscle
ou
de l'os,
mais la projection d'un squelette ligneux
qui était tout un corps
comme mis à nu et visible
et qui semblait dire :

attention,
gare là-dessous,
ça va chier,
ça va éclater.

Et en effet le théâtre était le martyre de tout ce qui risquait humanité, qui voulait prendre figure d'être.
C'était l'état où on ne peut pas exister, si on n'a pas consenti par avance à être par définition et par essence
un définitif
aliéné.

Brisure de membres et de nerfs éclatés,
cassures d'os sanglants et qui protestent d'être
ainsi arrachés au squelette de la possibilité, le théâtre est cette inextirpable et effervescente féerie
qui a la révolte et la guerre pour inspiration et pour sujet.
Car être aliéné à l'être, qu'est-ce que c'est ?
C'est
ne pas avoir accepté comme l'homme imbécile et crapuleux d'aujourd'hui,
de céder à cet état de liquéfaction viscérale,
anti-théâtrale
qui fait le sexe
à cet état d'érotisation statique,
pro-intestinale
du corps actuel.

Les déracinements magnétiques du corps, les excoriations musculaires cruelles, les commotions de la sensibilité enterrée qui constituent le théâtre vrai, ne peuvent pas aller avec cette façon de tourner plus ou moins longtemps,
en tout cas languissamment et lascivement,
autour du pot
qui constitue la vie sexuelle.

Le vrai théâtre est beaucoup plus trépidant,
il est beaucoup plus aliéné.
État spasmodique du cœur ouvert
et qui donne tout
à ce qui n'existe pas,
et qui n'est pas
et rien à ce qui est, et que l'on voit,
qu'on cerne,
où on peut rester et
demeurer.
Mais qui
aujourd'hui
voulait vivre
dans ce qui
demande
blessure pour
rester un
aliéné ?





12 mai 1947.





P.S.
L'intempestif charbon ligneux du squelette non
charnel de l'homme,
celui du surhomme commencé un jour et qui va
être bientôt éternellement et tout entier,
quand il n'y aura plus ni soleil ni lune mais les 2
orteils de braise éclatée pour répondre aux langues
creuses, aux deux cavités de langues creuses du crâne de la Danse Macabre comme un phare
perpétuellement
embrasé.


En décembre 1946, une troupe de jeunes comédiens a remonté Victor ou les Enfants au pouvoir, de Roger Vitrac, dont la création en décembre 1928 avait été le dernier spectacle du Théâtre Alfred Jarry. Au printemps de 1947, ils sollicitent un texte pour une revue qu'ils désirent fonder. Ce sera Aliéner acteur, la revue ne paraîtra pas.
Extrait de Paule Thévenin « Antonin Artaud ce désespéré qui vous parle » p. 128, Essais Seuil, Fiction & Cie, collection dirigée par Denis Roche, Éditions Seuil, février 1993

(Texte paru dans la revue « L'Arbalète n°13, été 1948, à Lyon
chez Marc Barbezat, 8 rue Godefroy)

jeudi 3 mai 2018

Paule Thévenin à propos de "Pour en finir avec le jugement de Dieu" d'Antonin Artaud

Antonin Artaud - Portrait de Paule Thévenin -
27 Avril 1947
(...)
En novembre (1947) il lui est proposé (Antonin Artaud) une émission radio-phonique. Il accepte aussitôt car il y voit la possibilité de toucher enfin le grand public. En outre, cette manifestation, où l'écoute est prépondérante, va lui permettre d'éprouver toutes les ressources de la voix. Les interprètes sont choisis en fonction de l'équilibre des timbres. Deux voix d'hommes : la sienne et celle de Roger Blin ; deux voix de femmes : celle de Maria Casarès, venue remplacer Colette Thomas défaillante au dernier moment, et la mienne.
Tout de suite il a pensé que les essais de langage qu'il avait commencé à tenter à Rodez seraient un élément déterminant de l'émission. Et, en effet, ils en sont devenus les temps forts. Je pense en particulier à ce dialogue en glossolalies qu'il improvise avec Roger Blin, le ponctuant de sons tirés de divers instruments à percussion : gongs, cymbales, timbales, xylophone, etc., et qu'il nommera par la suite la cage aux singes. Je pense aussi à ce cri qu'il pousse dans la cage d'escalier du studio d'enregistrement, prolongé aux limites de ses forces, dans un crescendo puis un decrescendo parfaitement contrôlés, et qui servira d'articulation entre deux poèmes de l'émission à laquelle il avait donné pour titre : Pour en finir avec le jugement de Dieu. On sait qu'elle sera interdite d'ondes et que ce sera la dernière grande déception qu'Antonin Artaud éprouvera :

on n'entendra pas les sons,
la xylophonie sonore,
les cris, les bruits gutturaux et la voix,
tout ce qui constituait enfin une 1ère mouture du Théâtre de la Cruauté.
C'est un DÉSASTRE pour moi.

Il est un peu étrange que, de cette manifestation dont il écrivait qu'elle était la première mouture du Théâtre de la Cruauté, Antonin Artaud ait en définitive écarté un grand poème qu'il avait écrit tout exprès et auquel il avait redonné le titre de ses manifestes de 1932 à 1933 : Le Théâtre de la Cruauté. Peut-être, justement, n'avait-il pas voulu que l'intention théâtrale fût à ce point soulignée.
Fin février 1948, une diffusion de Pour en finir avec le jugement de Dieu fut organisée pour un public d'invités dans un cinéma désaffecté qui, curieusement, avait le même nom que le bateau qui avait ramené Antonin Artaud d'Irlande : le Washington. Au soir de cette séance, il écrivit :

je ne toucherai plus jamais à la Radio
et me consacrerai désormais
exclusivement
au théâtre
tel que je le conçois,
un théâtre de sang,
un théâtre qui à chaque représentation aura fait gagner
corporellement
quelque chose
aussi bien à celui qui joue qu'à celui qui vient voir jouer,
d'ailleurs
on ne joue pas,
on agit.

Quelques jours après, à potron-minet, il fonçait sur la mort:

Le théâtre est une activité après laquelle il ne reste plus à l'acteur que de
foncer sur la mort et vivre. (Avril 1947)


(Extrait de Paule Thévenin « Antonin Artaud, Ce Désespéré qui vous parle »,
p. 128, 129, 130, Essais Seuil, Fictions & Cie, collection dirigée par Denis Roche, Éditions Seuil, février1993.)





Antonin Artaud -
Paule aux ferrets ou
Portrait de Paule Thévenin
24 Mai 1947
Antonin Artaud - Portrait de Roger Blin -
22 Novembre 1946


Maria Casares, 1947, Studio Harcourt

mardi 3 avril 2018

JACQUES PREVEL

14 décembre 1946, écrit à Ivry

Antonin Artaud me disait un soir de ces derniers jours :
- Monsieur Prevel, quand je vous regarde et que je vous vois souffrir,
j'ai le sentiment d'une injustice commise à votre sujet. Je sens que vous êtes étouffé,
que vous ne respirez pas, et cela m'est pénible de vous voir ainsi souffrir.
Et moi, quand je regarde le monde, je pense comme Artaud. A quoi ça sert, à rien du tout. Moi qui suis à mi-chemin de l'absolu, je voudrais pénétrer complètement dans le domaine de la vision, je voudrais que mes yeux soient pareils aux ondes qui parcourent les étendues illimitées des espaces interplanétaires. C'est vrai qu'il y a une injustice qui me frappe d'une irrémédiable perte d'énergie où se précipite la solitude, l'angoisse, l'horreur de me sentir environné d'une vie qui prolifère autour de moi à mes dépens.
Il n'y a rien à faire, je suis lié à l'élémentaire. Je veux dire qu'une absurde discipline
me contraint à la surface de la vie. Impossible de faire le plongeon nécessaire, car je sais que je suis trop faible pour atteindre le fond du gouffre. Je reviendrais la face violacée, les membres horriblement crispés par le froid et les mains comme des pierres mais inutilement refermées par leur angoisse sur le vide, sur leur paume tuméfiée. Pas une parcelle d'or, pas un grain de sable. Je n'aurai rien su rapporter d'un pénible effort vers l'abîme. C'est pour cela sans doute que je suis à jamais perdu dans le dérisoire, dans l'élémentaire sordide et banal de l'existence.
Tourner la page de l'album après, voilà ce que je dois faire, tourner la page, changer de disque, essayer de vivre avec la désolante vision de tout ce qui QUI EST-CE QUI A GAGNÉ LA BATAILLE DU MALPLAQUET. AH CE SONT LES JUIFS, LES RABBINS D'HIER SOIR. JE NE DIS PAS ÇA DU TOUT DE TOUT CE QUI JE SUIS CE DÉ lamentablement me frappe au visage et m'empêche de respirer.
Ce soir, arrivant à Ivry avec Antonin Artaud, je regardais les pierres noircies par la boue et la pluie EST-CE QUE VOUS CROYEZ QUE LES RABBINS SONT DESCENDUS DANS UNE CAVE LA NUIT DENIÈRE, UN CERTAIN NOMBRE DE RABBINS DE PARIS ? J'ai le sentiment d'être complètement perdu. Mon esprit appartient à l'ornière, à la pluie, je marche sur le peu de lumière qu'il me reste. Je me détruis moi-même jour après jour. QU'EST-CE-QUE J'AI À L'ESTOMAC ?
(Tous les mots en capitales ont été prononcés par Antonin Artaud.)


Antonin Artaud - Portrait de Jacques Marie Prével, 1947
Jacques Prevel "En compagnie d'Antonin Artaud", en date du
Lundi 28 avril 1947

Si Jacques Marie Prevel pouvait savoir quel péché
l'écrase, et moi qui ne crois pas au péché je dis de quel
péché mis sur lui Jacques Prevel écrase. (haut)

L'androgyne rompu reprit l'un et le tenta de l'homme mais c'est (gauche)

qu'il tenterait de la femme dans le même moment et Satan le feu fut partout. (droit)

Que Jacques Marie Prevel ne fasse pas le péché que toute sa figure mérite, qu'en lui-même Marie prémédite contre Jacques Prevel. (bas)


Antonin Artaud, 26 avril 1947


Ce portrait a été reproduit en frontispice des cent exemplaires sur vélin pur fil de l'édition originale de "De colère et de Haine". Dans son "Testament" (voir "Poèmes"), Jacques Prevel l'a légué à Jany. En fait les deux textes verticaux se complètent, et il faut lire les deux textes horizontaux à la suite, c'est-à-dire enchaîner au premier cité celui que Jacques Prevel copie ici en dernier.


(Jacques Prevel "En compagnie d'Antonin Artaud", note de Bernard Noël n°56)



Antonin Artaud, Jacques Prevel de profil
Ivry, mercredi 6 août 1947 (extrait)

(…) Je voudrais faire éclater ce qu'il y a de réel, mais je retombe dans la salle engeance des mots, qui sont stériles comme un mâchefer. Oui, je le sais, de temps en temps je trouve un bout de charbon, et même un bout de charbon chauffé à blanc, et qui se détache de cet agglomérat de substance amorphe et noire où je suis enlisé jusqu'aux épaules, et dont je n'arrive pas à me débarrasser quelque effort que je fasse, je ne songe même pas que Gérard de Nerval a habité cette même chambre où Artaud est étendu et soupire douloureusement ce matin. Cela n'est rien, cela n'est rien non plus que j'y sois présent avec Jany et qu'Artaud y soit depuis des mois à créer et à souffrir dans le passage impraticable de l'absolu. Cela ne fait rien... Il y a autre chose qui compte et qui se détache et qui présente à travers les murs un rugissement plus puissant. Mais quel est-il cet être ? Quels sont-ils ? je voudrais me lever et m'emparer du nombre démultiplié ici on ne sait par quelle rumeur qui dépasse celle qui nous concerne et qu'est-ce qui nous concerne sinon la strangulation d'un lacet sanglant dont se délectent les larves depuis un temps qu'on ne peut dénombrer, et qui ne s'inscrit que dans la quadrature de l'horreur et de la démence.


La chambre d'Artaud, hôpital d'Ivry-Sur-Seine. Photo de Denise Colomb, 1947
 

Ils avaient construit une éternité visible
Suspendue à flanc de montagne
Et brûlée par un soleil comme des pointes
    enfoncées
Dans le sommeil et burinées
Antonin Artaud - Portrait de Jacques Prevel, 27 Août 1946
A l'état de veille dans leur marche à l'étape du
désert
Sable rouge et verdâtre étendue illimitée de steppe
Ossements et cadavres durcis
Chemins propices à la mort
Définitifs et sans objet
Où la nuit s'écartait comme une clarté sur la
    nudité
D'une possession secrète
Lèvres serrées poitrine douce et osseuse
Et ces bras fragiles comme des tiges de fleurs
Cuisses et sexes entremêlés dans l'extase
Et la consolation de l'étape sans pain et sans    
   sommeil
Communion à jamais du refus


En dérive vers l'absolu
Il ne me reste qu'à enfreindre l'ordre
De toute justice
Pour me détacher sans consentement
De sa violence qui m'accable
J'ai vécu la confusion
Je suis mort de la confusion
Pour ma défense qu'aurai-je à dire
Mes forces se détruisent et me détruisent dans
   l'égarement
Je suis un criminel
Qui n'a pas compris le geste simulé


Recherche sinistre voyage
Brouillard avec le froid la pluie les larmes et le
   feu tremblant
De nos pas pressés dans la rauque naissance
De nos désirs fusant comme un atoll de lave
Au centre du monde
Nous avions brusquement saisi
L'échelle éternelle
Et nous nous étions penchés sans effroi                              
Sur nos tombes entr'ouvertes
Mais l'esprit fut vaincu et poignardé
Par la seule entente de nos mains nues


Au début d"un printemps mort et glacé
Je me souviendrai du démembrement
De la mer et de cet astre où je suis passé
Comme un pirate avec en berne
Le drapeau noir et colorié d'une existence légen-
   daire
Mais tout sera révolu
L'amer vinaigre du sperme
Et du sexe où j'avais bu l'extase
Dans la substance d'une toile et d'un amour
    éblouissant
Sur le roc d'une fournaise
Que je ne souhaite à quiconque ici

( Extrait de Jacques Prevel "De colère et de haine",
Éditions du Lion, Paris 1950 que l'on trouve dans
Jacques Prevel "Poèmes" Éditions Flammarion 1974 ) 




 


lundi 5 mars 2018

Roger Caillois – Le champ des signes (extraits)

Le mystère, par un lointain côté, annonce celui de la vie. De frémir, de respirer et de se renouveler confère à chaque espèce de lichens, d'insectes ou d'oiseaux une marque distinctive qui se transmet sans changement notable de génération en génération : en quelque sorte, d'inaliénables armoiries organiques. Un ovule, un acide aminé décident du moindre détail et garantissent la continuité. Dans le règne inerte, les lois qui président aux faciès des cristaux sont d'ailleurs plus rigides encore. Une disposition moléculaire en détermine à la fois la substance et l'aspect. Mais dans une matière sans liqueur reproductrice et sans structure intime sorte de poudre ou de farine agglomérée, douée uniquement de propriétés physiques et chimiques, c'est-à-dire impersonnelles, et même dont aucune n'appartient en propre à l'espèce, quelle étrange stimulation pourrait répartir une telle poussière soudée, pour qu'en son magma quelque différence, quelque ordonnance, quelque figure lisible parvienne à surmonter une indistinction dont il paraissait impossible qu'elle sortit jamais ? Encore moins comment pressentir qu'il puisse en émerger des courbes assemblées en vastes équilibres qui réunissent le prodige de n'être à la fois ni rigoureux ni arbitraires ?


J'admire dans la matière la moins sensible la présence de tracés sans nécessité et sans fantaisie, jamais pareils, toujours parents, dérivant avec évidence d'un prototype abstrait, ébauchant des symétries approximatives et inévitables. Une docilité économe les gouverne avec douceur. Négligence et paresse inaugurent d'incertaines combinaisons, où perce un même chiffre avec une capricieuse régularité.

(Extrait de Roger Caillois « Le champ des signes » avec 25 illustrations d'Estève, Hermann Éditeur des Sciences et des Arts, collection L'Esprit et la Main, 1978)