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mardi 21 septembre 2021
mercredi 18 mai 2016
Lord Auch (Georges Bataille), Histoire de l'œil, 1928 (extrait)
[…]
Un peu après (ayant retrouvé nos bicyclettes), nous pouvions nous offrir l’un à l’autre le spectacle irritant, théoriquement sale, d’un corps nu et chaussé sur la machine. Nous pédalions rapidement, sans rire ni parler, dans l’isolement commun de l’impudeur, de la fatigue, de l’absurdité.
Nous étions morts de fatigue. Au milieu d’une côte Simone s’arrêta, prise de frissons. Nous ruisselions de sueur, et Simone grelottait, claquant des dents. Je lui ôtai alors un bas pour essuyer son corps : il avait une odeur chaude, celle des lits de malade et des lits de débauche. Peu à peu elle revint à un état moins pénible et m’offrit ses lèvres en manière de reconnaissance.
Je gardais les plus grandes inquiétudes. Nous étions encore à dix kilomètres de X… et, dans l’état où nous nous trouvions, il nous fallait à tout prix arriver avant l’aube. Je tenais mal debout, désespérant de voir la fin de cette randonnée dans l’impossible. Le temps depuis lequel nous avions quitté le monde réel, composé de personnes habillées, était si loin qu’il semblait hors de portée. Cette hallucination personnelle se développait cette fois avec la même absence de borne que le cauchemar global de la société humaine, par exemple, avec terre, atmosphère et ciel.
La selle de cuir se collait à nu au cul de Simone qui fatalement se branlait en tournant les jambes. Le pneu arrière disparaissait à mes yeux dans la fente du derrière nu de la cycliste. Le mouvement de rapide rotation de la roue était d’ailleurs assimilable à ma soif, à cette érection qui déjà m’engageait dans l’abîme du cul collé à la selle. Le vent était un peu tombé, une partie du ciel s’étoilait ; il me vint à l’idée que la mort étant la seule issue de mon érection, Simone et moi tués, à l’univers de notre vision personnelle se substitueraient les étoiles pures, réalisant à froid ce qui me paraît le terme de mes débauches, une incandescence géométrique (coïncidence, entre autres, de la vie et de la mort, de l’être et du néant) et parfaitement fulgurante.
Mais ces images demeuraient liées aux contradictions d’un état d’épuisement prolongé et d’une absurde raideur du membre viril. Cette raideur, il était difficile à Simone de la voir, en raison de l’obscurité, d’autant que ma jambe gauche en s’élevant la cachait chaque fois. Il me semblait cependant que ses yeux se tournaient dans la nuit vers ce point de rupture de mon corps. Elle se branlait sur la selle avec une brusquerie de plus en plus forte. Elle n’avait donc pas plus que moi épuisé l’orage évoqué par sa nudité. J’entendais ses gémissements rauques ; elle fut littéralement arrachée par la joie et son corps nu fut jeté sur le talus dans un bruit d’acier traîné sur les cailloux.
Je la trouvai inerte, la tête pendante : un mince filet de sang avait coulé à la commissure de la lèvre. Je soulevai un bras qui retomba. Je me jetai sur ce corps inanimé, tremblant d’horreur, et, comme je l’étreignais, je fus malgré moi traversé par un spasme de lie et de sang, avec une grimace de la lèvre inférieure écartée des dents, comme chez les idiots.
[…]
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| Lithographie de Anadré Masson, pour Histoire de l'œil de Lord Auch (Georges Bataille), 1928. |
mercredi 20 avril 2016
Georges Bataille : la vérité de la nuit
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| Georges Bataille, 1952 Studio Harcourt. |
Georges Bataille : la vérité de la nuit
par Françoise Estèbe
réalisation : Julie Beressi
"J'écris pour qui, entrant dans mon livre, y tomberait comme dans un trou, n'en sortirait plus" déclara Georges Bataille à propos de son ouvrage "L'expérience intérieure". Il souhaitera aussi être vomi par ses lecteurs. En effet, la lecture de Bataille est pour certains une expérience commotionnante. Cette oeuvre prolifique, hautement transgressive et profanatrice, qui renverse toutes les valeurs, provoque l'horreur par bien des aspects. Masquée par des pseudonymes multiples, elle fut longtemps classée dans l'enfer des bibliothèques. "Tout voir, tout penser, ne rien éluder" tel était le propos de Bataille. Mais l'auteur des récits sulfureux "Histoire de l'oeil", "Madame Edwarda", "Ma mère"... fut aussi un savant, un esprit encyclopédique qui écrivit d'innombrables articles et essais dans des registres aussi divers que l'anthropologie, l'histoire, la politique, l'art... Révolutionnaire sans révolution, mystique sans Dieu, Georges Bataille prôna une philosophie paradoxale qui revendiquait l'excès, l'égarement, le désordre paroxystique, la liberté sans limites afin d'acquérir dans la transe la souveraine disposition de soi qui confine à la folie. Et ne rien penser que l'on n'expérimente. Bataille cherchait l'extase ultime, le point de bascule vers l'impossible. Se disant durablement "détraqué" par l'horreur vécue dans son enfance, il restera toute sa vie tenté par la folie et les expériences extrêmes comme la société secrète d'Acéphale et ses rites incertains dans les nuits de la forêt de Marly. Celui qui voulait mettre la vie à la hauteur de l'impossible ne demeura pas un esprit solitaire. Il dialogua avec les plus grands intellectuels de son temps, prit part aux débats majeurs de son époque, créant, entre osmose amicale et ruptures, des revues et des communautés de pensée. Il pourfendit avec constance le Surréalisme, trop idéaliste à ses yeux, ainsi que le Communisme et le Fascisme, qu'il fut un des premiers à dénoncer et à penser. Anarchiste militant sans conviction pour une révolution incertaine qu'il dénonçait par avance comme inopérante, il suscita par ses attitudes paradoxales des détracteurs dans tous les camps politiques. Son oeuvre ne finit pas de dévoiler ses potentialités mais reste énigmatique, sans conclusion possible. Qui peut prétendre connaitre la "vérité de la nuit" de Georges Bataille ?
Avec :
Bruno Mathon , peintre
Odile Felgine , écrivain, biographe de Roger Caillois
Jean-François Louette , Professeur de littérature française à la Sorbonne, responsable de l'édition des Récits de Bataille dans la Pléiade
Diego Masson , qui évoquera des souvenirs concernant Bataille
Francis Marmande , écrivain, critique, musicien, auteur de l'ouvrage " Le pur bonheur Georges Bataille" Ed. Lignes
Michel Surya , écrivain, philosophe, éditeur, auteur de " La mort à l'oeuvre Georges Bataille" Ed. Gallimard
Et la voix de Georges Bataille Archives INA
Textes lus par Quentin Baillot
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| Gravure de André Masson pour "Sacrifice"s de Georges Bataille, éditions G.L.M., 1936 |
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