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jeudi 17 juin 2021

Georges Bataille... Je rêvais de toucher la tristesse du monde...

Un des dix cuivres de Jacques Hérold
pour " L'Archangélique" de Georges Bataille,
Paris, Nouveau Cercle Parisien du Livre, 1967


Je rêvais de toucher la tristesse du monde
au bord désenchanté d'un étrange marais
je rêvais d'une eau lourde où je retrouverais
les chemins égarés de ta bouche profonde

j'ai senti dans mes mains un animal immonde
échappé à la nuit d'une affreuse forêt
et je vis que c'était le mal dont tu mourais
que j'appelle en riant la tristesse du monde

une lumière folle un éclat de tonnerre
un rire libérant ta longue nudité
une immense splendeur enfin m'illuminèrent

et je vis ta douleur comme une charité
rayonnant dans la nuit la longue forme claire
et le cri de tombeau de ton infinité.


Georges Bataille

De ‘Poèmes disparates’ Publié dans

“L'archangélique et autres poèmes”, Mercure de France, 1967



© Photo, Jearld Frederick Moldenhauer















« Tout était aussi noir et chargé de terreur sournoise pendant la nuit où Laure et moi avions gravi les pentes de l'Etna […] ; l'arrivée à l'aube, sur la crête du cratère immense et sans fond – nous étions épuisés et, en quelque sorte, exorbités par une solitude trop étrange, trop désastreuse : c'est le moment du déchirement où nous sommes penchés sur la blessure béante, sur la félure de l'astre où nous respirons. »

(Georges Bataille, Le Coupable, notes ‎Œ. C. T. V, PP. 499.)

 


jeudi 5 mars 2015

Laure (Colette Peignot), extraits de « Fragments »

LAURE (Colette Peignot) -
« Jamais personne ne me parut comme elle
 intraitable et pure, ni plus décidément
 souveraine. » Georges Bataille
« … Suivre le mal jusqu'à la racine
demeurer en face de la plaie
la regarder – y mettre les doigts.

La vigueur d'une nature s'affirme dans la possibilité de
temporiser
Prendre acte d'une situation donnée et puis agir « à longue portée »
Calmement
pas par à-coups
ou réactions « hystériques »

Où est l'accord profond entre soi-même et tous les instants de
la vie ?
Fausseté des rapports soi-disant « animaux »
Accord entre soi-même et le moindre des actes ou paroles
Être non conforme
Spontanément...naturellement
force naturelle comme une force de la nature

La Corde sensible
maternelle = hypocrisie
Jusqu'au bout et constamment ?
réponse : la mort
Échapper dans la négation de soi : volonté d'abaissement.
Psychologie des petits faits quotidiens qui engloutissent une existence. (...) »


(Laure, extraits de « Fragments » in  « Ecrits de Laure »- ed. J.J.Pauvert 1985 )

Laure (Colette Peignot)

jeudi 14 novembre 2013

LAURE (Colette Peignot) - Extrait de Poèmes et Textes postérieurs à l'été 1936



L'existence humaine est sans prix
sans plus ni moins de prix que tout ce qui existe
végétal, minéral, animal
tout ce qui brille, hurle, brame, gémi
barrissement d'éléphant
mugissement de vache.
L'âne brait, le serpent siffle.
Il n'y a pas de liens si puissants qu'ils n'arrachent
un être à la mort. La mort triomphe.
Le rire – L'insolence heureuse : « Faites passer
votre charrue sur les os des morts*. »

* Ce poème de William Blake se situe dans l'ensemble qu'il a intitulé
« Le mariage du Ciel et et de l'Enfer ». Le texte est littéralement « Drive your
cart your flow over the bones of the dead ».




*****



     Moi aussi je suis bien dressée... de telle heure à telle heure.
     Nous sommes tous des singes très savants.
     Rire – rire – rire.
     Le mot du jeu.
     Attention : vont-ils s'apercevoir que noir veut dire blanc, mais
non, non, jamais.
     C'est simple : impossibilité d'échanges vrais - plus jamais.
     Quel soulagement : je ne suis jamais là où les autres croient
me trouver et pouvoir me saisir.
     L'existence : alcaline et douceâtre.
     Assez – assez – assez.
     Vous devriez vous « méfier » un peu plus – faire sonner mes
mots comme on vérifie sa monnaie : la monnaie de votre pièce.
     La voix « normale », infantile, couvant l'ironie féroce. Mais
vous êtes si bien dressés que vous ne le sentez pas. Qui pourrait
supposer que l'on aille si loin dans la dissimulation qui ne dissimule
que soi-même et non des actes, des faits, des buts intéressés, calculés.

(juin ou juillet 1938)


(Extrait de Poèmes et Textes postérieurs à l'été 1936,
- "Ecrits de Laure"- ed. J.J.Pauvert 1985)

jeudi 29 septembre 2011

« La lente componction des faibles

Ils vivent de la vie des cadavres
Mettre sur ma porte
« toi qui entre ici
abandonne tout espoir
de n'être pas
ce que tu es »
ou bien « Ici on vit nu
                           ou nus
                           ou nue ».

                                     Laure


Colette Peignot (Laure)

jeudi 15 octobre 2009

LAURE "LE SACRÉ" (extrait)

... Je n'habitais plus la vie mais la mort.
Aussi loin que je me souvienne
les cadavres se dressaient tout droit devant moi :
" Tu as beau te détourner, te cacher, renier...
Tu es bien de la famille et tu seras des nôtres ce soir."
Ils discouraient, tendres et sardoniques,
ou bien,
à l'image de ce Christ, l'éternel humilié, l'insane bourreau,
ils me tendaient les bras.
De l'Occident à l'Orient
de pays en pays
de ville en ville
je marchais entre les tombes.
Bientôt le sol me manqua.
Qu'il fût herbu ou pavé,
je flottais,
suspendue entre ciel et terre,
entre plafond et plancher.
Mes yeux, douloureux et renversés,
présentaient au monde leurs lobes fibreux,
mes mains, crochets de mutilés,
transportaient un héritage insensé.
Je chevauchais les nuages
avec des airs de folle échevelée
ou de mendiante d'amitié.
Me sentant quelque peu monstre,
je ne reconnaissais plus les humains
que pourtant j'aimais bien.
On me vit atterrir
au ciel de Diorama
où glacée jusqu'aux os
je me pétrifiai lentement
jusqu'à devenir
un parfait accessoire de décor.



(Extrait de "Ecrits de Laure"
ed. J.J.Pauvert 1985)