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samedi 13 juin 2015

Henri Michaux - L'éther (Extrait de « La nuit remue » Gallimard 1935)


L'homme a un besoin méconnu.  Il a besoin de faiblesse. C'est pourquoi la continence, maladie de l'excès de force, lui est spécialement intolérable.
D'une façon ou d'une autre, il lui faut être vaincu.  Chacun a un  Christ qui veille en soi.
Au faîte de lui-même, au sommet de sa forme, l'homme cherche à être culbuté.  N'y tenant plus, il part pour la guerre et la  Mort le soulage enfin.
C'est une illusion de croire qu'un homme disposant d'une grande force sexuelle, lui, au moins, aura le sentiment et le goût de la force.
Hélas, plus vivement encore qu'un autre pressé de se débarrasser de ses forces, comme s'il était en danger d'être asphyxié par elles, il s'entoure de femmes, attendant d'elles la délivrance.
En fait, il ne rêve que de dégringoler dans la faiblesse la plus entière, et de s'y exonérer de ses dernières forces et en quelque sorte de lui-même, tant il éprouve que s'il lui reste de la personnalité, c'est encore de la force dont il doit être soulagé.
Or, s'il est bien probable qu'il rencontre l'amour, il est moins probable que l'ayant expérimenté, il quitte jamais ce palier pour bien longtemps.
Il arrive cependant à l'un ou l'autre de vouloir perdre davantage son
Je, d'aspirer à se dépouiller, à grelotter dans le vide (ou le tout).
En vérité, l'homme s'embarque sur beaucoup de navires, mais c'est là qu'il veut aller.
S'il s'obstine dans la continence, comment se défaire de ses forces et obtenir le calme?
Excédé, il recourt à l'éther.
Symbole et raccourci du départ et de l'annihilation souhaités.
Mais trompeur, comme tout le reste, l'éther donne des paysages.

Henri Michaux - Personnage, aquarelle 1949


Henri Michaux - L'Ether
Lecture par Valérie Capdepont.



La webradio : ICI

Henri Michaux - (1948)

Henri Michaux - Huile sur toile, 1984

Henri Michaux (1899 - 1984) Sans titre vers 1957 -
Gouache, encre et crayon aquarelle sur papier

Henri Michaux, Sans titre

samedi 16 mai 2015

Henri Michaux - La ralentie

Marcel van Thienen

Germaine Montero

Henri Michaux

La Ralentie (poème issu du recueil Plume, 1938)

LP BAM LD037, 1957

Le poème peut se lire ICI


Pierre Bettencourt - Portrait de
Henri Michaux, dessin 1983-1984




Germaine Montero & Marcel Van Thienen "La ralentie" (1957) 

Henri Michaux photographié par Brassaï
entre 1943 et 1945

vendredi 26 mars 2010

Henri Michaux "Misérable Miracle" (extrait)

Parmi les déferlements silencieux, les trémulations de la nappe illuminée, dans le va-et-vient rapide martyrisant des taches de lumière, dans le déchirement de boucles et d’arcs et de lignes lumineuses, dans les occultations, les réapparitions, dans les dansants éclats, se déformant, se reformant, se contractant, s’étalant pour se redistribuer encore devant moi, avec moi, en moi, noyé et dans un insupportable froissement, mon calme violé mille fois par les langues de l’infini oscillant, sinusoïdalement envahi par la foule des lignes liquides, immense aux mille plis, j’étais et je n’étais pas, j’étais pris, j’étais perdu, j’étais dans la plus grande ubiquité. Les mille et mille bruissements étaient mes mille déchiquetages.


 (Extrait de Henri Michaux "Misérable Miracle", 1956)


mardi 9 mars 2010

Henri Michaux – Qu’il repose en révolte



Dans le noir, dans le soir sera sa mémoire
dans ce qui souffre, dans ce qui suinte
dans ce qui cherche et ne trouve pas
dans le chaland de débarquement qui crève sur la grève
dans le départ sifflant de la balle traceuse
dans l’île de soufre sera sa mémoire.
Dans celui qui a sa fièvre en soi, à qui n’importent les murs
dans celui qui s’élance et n’a de tête que contre les murs
dans le larron non repentant
dans le faible à jamais récalcitrant
dans le porche éventré sera sa mémoire
Dans la route qui obsède
dans le cœur qui cherche sa plage
dans l’amant que son corps fuit
dans le voyageur que l’espace ronge.
Dans le tunnel
dans le tourment tournant sur lui-même
dans l’impavide qui ose froisser le cimetière.
Dans l’orbite enflammé des astres qui se heurtent en éclatant
dans le vaisseau fantôme, dans la fiancée flétrie
dans la chanson crépusculaire sera sa mémoire.
Dans la présence de la mer
dans la distance du juge
dans la cécité
dans la tasse à poison.
Dans le capitaine des sept mers
dans l’âme de celui qui lave la dague
dans l’orgue en roseau qui pleure pour tout un peuple
dans le jour du crachat sur l’offrande.
Dans le fruit de l’hiver
dans le poumon des batailles qui reprennent
dans le fou de la chaloupe.
Dans les bras tordus des désirs à jamais inassouvis
sera sa mémoire

 ( Henri Michaux, "La Vie dans les plis", 1949)

lundi 8 février 2010

Henri Michaux - Prince de la nuit


Prince de la nuit, du double, de la glande
aux étoiles,
du siège de la Mort,
de la colonne inutile,
de l’interrogation suprême.

Prince de la couronne rompue
du règne divisé, de la main de bois.

Prince pétrifié à la robe panthère.
Prince perdu.


                       Henri Michaux - Le Prince de la nuit (1937)