dimanche 3 juin 2018

Antonin Artaud – Aliéner l'Acteur

 Antonin Artaud,
Théâtre Alfred Jarry Vers 1929.
Photo de Eli Lotar 
Le théâtre
est l'état,
le lieu,
le point,
où saisir l'anatomie humaine,
et par elle guérir et régenter la vie.

Oui, la vie avec ses transports, ses hennissements, ses borborygmes, ses trous de vide, ses prurits, ses rougeurs, ses arrêts de circulation, ses maelströms sanguinolents, ses précipitations irritables de sang, ses nœuds d'humeurs,
ses reprises,
ses hésitations.

Tout cela se discerne, se repère, se scrute et s'illumine sur un membre,
et c'est en mettant en activité, et je dirai en activité paroxystique des membres,
comme les membres de ce formidable fétiche animé qu'est tout le corps
de tout un acteur,
qu'on peut voir
comme à nu,
la vie,
dans la transparence, dans la présence de ses forces premières nées, de ses puissances inutilisées,
et qui n'ont pas encore servi, non, pas encore servi, à corriger une création anarchique dont le vrai théâtre était fait pour redresser les irascibles et pétulantes gravitations.


Oui la gravitation universelle est un séisme, une effroyable précipitation passionnelle
qui se corrige sur les membres d'un acteur,
non pas en frénésie,
non pas en hystérie,
non pas en transes,
mais à l'extrême fil du coupant de l'arête, à la dernière et plus extrême tranche de la mesure pariétale de son effort.
Paroi après paroi,
l'acteur développe,
il étale ou referme des murs, des faces passionnelles et suranimées de surfaces où s'inscrit l'ire de la vie.

Muscle après muscle
sur le corps de l'acteur méthodiquement traumatisé, on peut saisir le développement des impulsions universelles et sur lui-même les corriger.

C'est une technique qui faillit avoir lieu un jour au temps de Mystères Orphiques ou d'Éleusis, mais qui manqua parce qu'il y était beaucoup plus question du parachèvement d'un vieux crime ;
donner dieu,
tout dieu dépecé
à tout l'homme,
tout l'universel du souffle inemployé des choses à l'homme bassement humain,
que de la constitution et de l'INSTITUTION de cette nouvelle et palpitante anatomie furtive que tout le théâtre réclamait.
Oui, l'homme eut à un moment donné besoin d'un corps squelettique neuf, qui pétillât et se glissât dans l'air comme les flammes furtives d'un foyer.

Et le théâtre était cette force qui barattait l'anatomie humaine, cette pétulance d'un feu inné de quoi furent égrenés les primitifs squelettes,
cette force d'humeur éclatée,
cette espèce d'irascible tumeur où fondit le squelette premier.
Et c'est par le barattement rythmique de tous les squelettes évoqués que la force innée du théâtre cautérisait l'humanité.
C'était là que l'homme et la vie venaient de temps en temps se faire refaire.

Où donc ?

Dans certaines excoriations intempestives de la sensibilité organique profonde du corps humain.
Sans transes,
par le halètement rythmique prononcé et méthodique de l'appel,
la vie scintillante de l'acteur était mise à nu dans ses veines profondes,
et qu'il y avait pas de muscle, ou d'os,
pas de science du muscle
ou
de l'os,
mais la projection d'un squelette ligneux
qui était tout un corps
comme mis à nu et visible
et qui semblait dire :

attention,
gare là-dessous,
ça va chier,
ça va éclater.

Et en effet le théâtre était le martyre de tout ce qui risquait humanité, qui voulait prendre figure d'être.
C'était l'état où on ne peut pas exister, si on n'a pas consenti par avance à être par définition et par essence
un définitif
aliéné.

Brisure de membres et de nerfs éclatés,
cassures d'os sanglants et qui protestent d'être
ainsi arrachés au squelette de la possibilité, le théâtre est cette inextirpable et effervescente féerie
qui a la révolte et la guerre pour inspiration et pour sujet.
Car être aliéné à l'être, qu'est-ce que c'est ?
C'est
ne pas avoir accepté comme l'homme imbécile et crapuleux d'aujourd'hui,
de céder à cet état de liquéfaction viscérale,
anti-théâtrale
qui fait le sexe
à cet état d'érotisation statique,
pro-intestinale
du corps actuel.

Les déracinements magnétiques du corps, les excoriations musculaires cruelles, les commotions de la sensibilité enterrée qui constituent le théâtre vrai, ne peuvent pas aller avec cette façon de tourner plus ou moins longtemps,
en tout cas languissamment et lascivement,
autour du pot
qui constitue la vie sexuelle.

Le vrai théâtre est beaucoup plus trépidant,
il est beaucoup plus aliéné.
État spasmodique du cœur ouvert
et qui donne tout
à ce qui n'existe pas,
et qui n'est pas
et rien à ce qui est, et que l'on voit,
qu'on cerne,
où on peut rester et
demeurer.
Mais qui
aujourd'hui
voulait vivre
dans ce qui
demande
blessure pour
rester un
aliéné ?





12 mai 1947.





P.S.
L'intempestif charbon ligneux du squelette non
charnel de l'homme,
celui du surhomme commencé un jour et qui va
être bientôt éternellement et tout entier,
quand il n'y aura plus ni soleil ni lune mais les 2
orteils de braise éclatée pour répondre aux langues
creuses, aux deux cavités de langues creuses du crâne de la Danse Macabre comme un phare
perpétuellement
embrasé.


En décembre 1946, une troupe de jeunes comédiens a remonté Victor ou les Enfants au pouvoir, de Roger Vitrac, dont la création en décembre 1928 avait été le dernier spectacle du Théâtre Alfred Jarry. Au printemps de 1947, ils sollicitent un texte pour une revue qu'ils désirent fonder. Ce sera Aliéner acteur, la revue ne paraîtra pas.
Extrait de Paule Thévenin « Antonin Artaud ce désespéré qui vous parle » p. 128, Essais Seuil, Fiction & Cie, collection dirigée par Denis Roche, Éditions Seuil, février 1993

(Texte paru dans la revue « L'Arbalète n°13, été 1948, à Lyon
chez Marc Barbezat, 8 rue Godefroy)

jeudi 3 mai 2018

Paule Thévenin à propos de "Pour en finir avec le jugement de Dieu" d'Antonin Artaud

Antonin Artaud - Portrait de Paule Thévenin -
27 Avril 1947
(...)
En novembre (1947) il lui est proposé (Antonin Artaud) une émission radio-phonique. Il accepte aussitôt car il y voit la possibilité de toucher enfin le grand public. En outre, cette manifestation, où l'écoute est prépondérante, va lui permettre d'éprouver toutes les ressources de la voix. Les interprètes sont choisis en fonction de l'équilibre des timbres. Deux voix d'hommes : la sienne et celle de Roger Blin ; deux voix de femmes : celle de Maria Casarès, venue remplacer Colette Thomas défaillante au dernier moment, et la mienne.
Tout de suite il a pensé que les essais de langage qu'il avait commencé à tenter à Rodez seraient un élément déterminant de l'émission. Et, en effet, ils en sont devenus les temps forts. Je pense en particulier à ce dialogue en glossolalies qu'il improvise avec Roger Blin, le ponctuant de sons tirés de divers instruments à percussion : gongs, cymbales, timbales, xylophone, etc., et qu'il nommera par la suite la cage aux singes. Je pense aussi à ce cri qu'il pousse dans la cage d'escalier du studio d'enregistrement, prolongé aux limites de ses forces, dans un crescendo puis un decrescendo parfaitement contrôlés, et qui servira d'articulation entre deux poèmes de l'émission à laquelle il avait donné pour titre : Pour en finir avec le jugement de Dieu. On sait qu'elle sera interdite d'ondes et que ce sera la dernière grande déception qu'Antonin Artaud éprouvera :

on n'entendra pas les sons,
la xylophonie sonore,
les cris, les bruits gutturaux et la voix,
tout ce qui constituait enfin une 1ère mouture du Théâtre de la Cruauté.
C'est un DÉSASTRE pour moi.

Il est un peu étrange que, de cette manifestation dont il écrivait qu'elle était la première mouture du Théâtre de la Cruauté, Antonin Artaud ait en définitive écarté un grand poème qu'il avait écrit tout exprès et auquel il avait redonné le titre de ses manifestes de 1932 à 1933 : Le Théâtre de la Cruauté. Peut-être, justement, n'avait-il pas voulu que l'intention théâtrale fût à ce point soulignée.
Fin février 1948, une diffusion de Pour en finir avec le jugement de Dieu fut organisée pour un public d'invités dans un cinéma désaffecté qui, curieusement, avait le même nom que le bateau qui avait ramené Antonin Artaud d'Irlande : le Washington. Au soir de cette séance, il écrivit :

je ne toucherai plus jamais à la Radio
et me consacrerai désormais
exclusivement
au théâtre
tel que je le conçois,
un théâtre de sang,
un théâtre qui à chaque représentation aura fait gagner
corporellement
quelque chose
aussi bien à celui qui joue qu'à celui qui vient voir jouer,
d'ailleurs
on ne joue pas,
on agit.

Quelques jours après, à potron-minet, il fonçait sur la mort:

Le théâtre est une activité après laquelle il ne reste plus à l'acteur que de
foncer sur la mort et vivre. (Avril 1947)


(Extrait de Paule Thévenin « Antonin Artaud, Ce Désespéré qui vous parle »,
p. 128, 129, 130, Essais Seuil, Fictions & Cie, collection dirigée par Denis Roche, Éditions Seuil, février1993.)





Antonin Artaud -
Paule aux ferrets ou
Portrait de Paule Thévenin
24 Mai 1947
Antonin Artaud - Portrait de Roger Blin -
22 Novembre 1946


Maria Casares, 1947, Studio Harcourt

mardi 3 avril 2018

JACQUES PREVEL

14 décembre 1946, écrit à Ivry

Antonin Artaud me disait un soir de ces derniers jours :
- Monsieur Prevel, quand je vous regarde et que je vous vois souffrir,
j'ai le sentiment d'une injustice commise à votre sujet. Je sens que vous êtes étouffé,
que vous ne respirez pas, et cela m'est pénible de vous voir ainsi souffrir.
Et moi, quand je regarde le monde, je pense comme Artaud. A quoi ça sert, à rien du tout. Moi qui suis à mi-chemin de l'absolu, je voudrais pénétrer complètement dans le domaine de la vision, je voudrais que mes yeux soient pareils aux ondes qui parcourent les étendues illimitées des espaces interplanétaires. C'est vrai qu'il y a une injustice qui me frappe d'une irrémédiable perte d'énergie où se précipite la solitude, l'angoisse, l'horreur de me sentir environné d'une vie qui prolifère autour de moi à mes dépens.
Il n'y a rien à faire, je suis lié à l'élémentaire. Je veux dire qu'une absurde discipline
me contraint à la surface de la vie. Impossible de faire le plongeon nécessaire, car je sais que je suis trop faible pour atteindre le fond du gouffre. Je reviendrais la face violacée, les membres horriblement crispés par le froid et les mains comme des pierres mais inutilement refermées par leur angoisse sur le vide, sur leur paume tuméfiée. Pas une parcelle d'or, pas un grain de sable. Je n'aurai rien su rapporter d'un pénible effort vers l'abîme. C'est pour cela sans doute que je suis à jamais perdu dans le dérisoire, dans l'élémentaire sordide et banal de l'existence.
Tourner la page de l'album après, voilà ce que je dois faire, tourner la page, changer de disque, essayer de vivre avec la désolante vision de tout ce qui QUI EST-CE QUI A GAGNÉ LA BATAILLE DU MALPLAQUET. AH CE SONT LES JUIFS, LES RABBINS D'HIER SOIR. JE NE DIS PAS ÇA DU TOUT DE TOUT CE QUI JE SUIS CE DÉ lamentablement me frappe au visage et m'empêche de respirer.
Ce soir, arrivant à Ivry avec Antonin Artaud, je regardais les pierres noircies par la boue et la pluie EST-CE QUE VOUS CROYEZ QUE LES RABBINS SONT DESCENDUS DANS UNE CAVE LA NUIT DENIÈRE, UN CERTAIN NOMBRE DE RABBINS DE PARIS ? J'ai le sentiment d'être complètement perdu. Mon esprit appartient à l'ornière, à la pluie, je marche sur le peu de lumière qu'il me reste. Je me détruis moi-même jour après jour. QU'EST-CE-QUE J'AI À L'ESTOMAC ?
(Tous les mots en capitales ont été prononcés par Antonin Artaud.)


Antonin Artaud - Portrait de Jacques Marie Prével, 1947
Jacques Prevel "En compagnie d'Antonin Artaud", en date du
Lundi 28 avril 1947

Si Jacques Marie Prevel pouvait savoir quel péché
l'écrase, et moi qui ne crois pas au péché je dis de quel
péché mis sur lui Jacques Prevel écrase. (haut)

L'androgyne rompu reprit l'un et le tenta de l'homme mais c'est (gauche)

qu'il tenterait de la femme dans le même moment et Satan le feu fut partout. (droit)

Que Jacques Marie Prevel ne fasse pas le péché que toute sa figure mérite, qu'en lui-même Marie prémédite contre Jacques Prevel. (bas)


Antonin Artaud, 26 avril 1947


Ce portrait a été reproduit en frontispice des cent exemplaires sur vélin pur fil de l'édition originale de "De colère et de Haine". Dans son "Testament" (voir "Poèmes"), Jacques Prevel l'a légué à Jany. En fait les deux textes verticaux se complètent, et il faut lire les deux textes horizontaux à la suite, c'est-à-dire enchaîner au premier cité celui que Jacques Prevel copie ici en dernier.


(Jacques Prevel "En compagnie d'Antonin Artaud", note de Bernard Noël n°56)



Antonin Artaud, Jacques Prevel de profil
Ivry, mercredi 6 août 1947 (extrait)

(…) Je voudrais faire éclater ce qu'il y a de réel, mais je retombe dans la salle engeance des mots, qui sont stériles comme un mâchefer. Oui, je le sais, de temps en temps je trouve un bout de charbon, et même un bout de charbon chauffé à blanc, et qui se détache de cet agglomérat de substance amorphe et noire où je suis enlisé jusqu'aux épaules, et dont je n'arrive pas à me débarrasser quelque effort que je fasse, je ne songe même pas que Gérard de Nerval a habité cette même chambre où Artaud est étendu et soupire douloureusement ce matin. Cela n'est rien, cela n'est rien non plus que j'y sois présent avec Jany et qu'Artaud y soit depuis des mois à créer et à souffrir dans le passage impraticable de l'absolu. Cela ne fait rien... Il y a autre chose qui compte et qui se détache et qui présente à travers les murs un rugissement plus puissant. Mais quel est-il cet être ? Quels sont-ils ? je voudrais me lever et m'emparer du nombre démultiplié ici on ne sait par quelle rumeur qui dépasse celle qui nous concerne et qu'est-ce qui nous concerne sinon la strangulation d'un lacet sanglant dont se délectent les larves depuis un temps qu'on ne peut dénombrer, et qui ne s'inscrit que dans la quadrature de l'horreur et de la démence.


La chambre d'Artaud, hôpital d'Ivry-Sur-Seine. Photo de Denise Colomb, 1947
 

Ils avaient construit une éternité visible
Suspendue à flanc de montagne
Et brûlée par un soleil comme des pointes
    enfoncées
Dans le sommeil et burinées
Antonin Artaud - Portrait de Jacques Prevel, 27 Août 1946
A l'état de veille dans leur marche à l'étape du
désert
Sable rouge et verdâtre étendue illimitée de steppe
Ossements et cadavres durcis
Chemins propices à la mort
Définitifs et sans objet
Où la nuit s'écartait comme une clarté sur la
    nudité
D'une possession secrète
Lèvres serrées poitrine douce et osseuse
Et ces bras fragiles comme des tiges de fleurs
Cuisses et sexes entremêlés dans l'extase
Et la consolation de l'étape sans pain et sans    
   sommeil
Communion à jamais du refus


En dérive vers l'absolu
Il ne me reste qu'à enfreindre l'ordre
De toute justice
Pour me détacher sans consentement
De sa violence qui m'accable
J'ai vécu la confusion
Je suis mort de la confusion
Pour ma défense qu'aurai-je à dire
Mes forces se détruisent et me détruisent dans
   l'égarement
Je suis un criminel
Qui n'a pas compris le geste simulé


Recherche sinistre voyage
Brouillard avec le froid la pluie les larmes et le
   feu tremblant
De nos pas pressés dans la rauque naissance
De nos désirs fusant comme un atoll de lave
Au centre du monde
Nous avions brusquement saisi
L'échelle éternelle
Et nous nous étions penchés sans effroi                              
Sur nos tombes entr'ouvertes
Mais l'esprit fut vaincu et poignardé
Par la seule entente de nos mains nues


Au début d"un printemps mort et glacé
Je me souviendrai du démembrement
De la mer et de cet astre où je suis passé
Comme un pirate avec en berne
Le drapeau noir et colorié d'une existence légen-
   daire
Mais tout sera révolu
L'amer vinaigre du sperme
Et du sexe où j'avais bu l'extase
Dans la substance d'une toile et d'un amour
    éblouissant
Sur le roc d'une fournaise
Que je ne souhaite à quiconque ici

( Extrait de Jacques Prevel "De colère et de haine",
Éditions du Lion, Paris 1950 que l'on trouve dans
Jacques Prevel "Poèmes" Éditions Flammarion 1974 ) 




 


lundi 5 mars 2018

Roger Caillois – Le champ des signes (extraits)

Le mystère, par un lointain côté, annonce celui de la vie. De frémir, de respirer et de se renouveler confère à chaque espèce de lichens, d'insectes ou d'oiseaux une marque distinctive qui se transmet sans changement notable de génération en génération : en quelque sorte, d'inaliénables armoiries organiques. Un ovule, un acide aminé décident du moindre détail et garantissent la continuité. Dans le règne inerte, les lois qui président aux faciès des cristaux sont d'ailleurs plus rigides encore. Une disposition moléculaire en détermine à la fois la substance et l'aspect. Mais dans une matière sans liqueur reproductrice et sans structure intime sorte de poudre ou de farine agglomérée, douée uniquement de propriétés physiques et chimiques, c'est-à-dire impersonnelles, et même dont aucune n'appartient en propre à l'espèce, quelle étrange stimulation pourrait répartir une telle poussière soudée, pour qu'en son magma quelque différence, quelque ordonnance, quelque figure lisible parvienne à surmonter une indistinction dont il paraissait impossible qu'elle sortit jamais ? Encore moins comment pressentir qu'il puisse en émerger des courbes assemblées en vastes équilibres qui réunissent le prodige de n'être à la fois ni rigoureux ni arbitraires ?


J'admire dans la matière la moins sensible la présence de tracés sans nécessité et sans fantaisie, jamais pareils, toujours parents, dérivant avec évidence d'un prototype abstrait, ébauchant des symétries approximatives et inévitables. Une docilité économe les gouverne avec douceur. Négligence et paresse inaugurent d'incertaines combinaisons, où perce un même chiffre avec une capricieuse régularité.

(Extrait de Roger Caillois « Le champ des signes » avec 25 illustrations d'Estève, Hermann Éditeur des Sciences et des Arts, collection L'Esprit et la Main, 1978)




mercredi 7 février 2018

ARTHUR ADAMOV

Arthur Adamov 1947. Photo de Denise Colomb
Rendre témoignage. Rendre, c'est restituer.
On ne peut rendre que ce dont on a pris possession.
Pris, c'est à dire touché, goûté, senti, vu.
L'essentiel est de voir. Voir non pas les choses mais à travers elles.
De sa naissance à sa mort, au long des jours, l'homme ne voit presque rien. Les paupières entr'ouvertes sur le monde extérieur, il classe immédiatement ce qu'il voit dans des catégories toutes faites comme pour s'excuser de voir si mal et s'en débarrasser. Il dit : ceci est une chaise, ceci est un chien. Ainsi il se dispense de voir.
Il s'agit de voir, de fixer un objet jusqu'à ce qu'il abandonne son sens usuel, que ses apparences s'évanouissent. Alors toute pensée s'arrête, figée, stupide, devant l'insolation de la vision, le soleil torride de la stupeur...
Qui n'a été frappé de stupeur au cours d'une nuit, où il ne reconnaît plus rien d'un paysage pourtant familier.
Une avenue au bord de la mer, de grandes bâtisses modernes anonymes et correctes, stores jaunes et pierres blanches, et soudain, c'est une nuit sans lune, une de ces grandes nuits illustres où les étoiles apparaissent et disparaissent entre les nuages, et de l'œuvre sordide créée de la main des hommes, il ne reste plus le moindre souvenir. A sa place, surgissent les constructions de l'impalpable, rectangles fluides et mystérieux posés là dans la nuit à des fins incompréhensibles.
Tout peut devenir aussi méconnaissable que la face d'un lieu transfiguré par la nuit. Pour l'homme que vient hanter l'ombre de l'inconnu, chaque objet est un creux révélant le mystère de l'intérieur obscur de lui-même.

( Extrait de Arthur Adamov « L'aveu », Éditions du Sagittaire, 1946.) 



 

















LA PAGE DE FRANCE CULTURE CONSACRÉE A ARTHUR ADAMOV

Portrait d'Arthur Adamov par Antonin Artaud, circa 17 juin 1947.
Crayon et craie rouge.

Jacques Prevel écrit dans son journal (op. cit. p. 145), à la date
du 17 juin 1947, que le portrait d'Adamov, commencé il y a longtemps, a été achevé.
L'inscription qui se lit en bas du dessin est à la craie rouge :
Arthur Adamov / auteur / de l'aveu : livre unique: dans / l'histoire /
des "lettres".

(Extrait de "ARTAUD dessins et portraits" Paule Thévenin, Jacques Derrida,
Éditions Gallimard, 1986)

vendredi 5 janvier 2018

Jindrich Styrský, Émilie vient me voir en rêve (1933)

Doucement Émilie s'efface de mes jours, de mes soirs et de mes rêves. Même sa robe blanche s'est assombrie dans mon souvenir. Je rougis de moins en moins en pensant à la mystérieuse empreinte de dents que j'ai découverte une nuit sur son bas-ventre. Disparues, les dernières hypocrisies faisant obstacle à l'émotion prévue. Parti à jamais, tout ce cœur de jeunes filles souriant vaguement, impassibles et indifférentes, en évoquant le souvenir de leurs cœurs, déchirés de passions et d'une humilité à moitié trompeuse. Me voilà enfin débarrassé de ce visage que j'ai sculpté, enfant, dans la neige, le visage d'une femme perdue par la disponibilité de son ventre.
Je vois Émilie coulée en bronze. Les hommes de marbre non plus ne sont pas importunés par les puces. Le petit cœur de la lèvre supérieure rappelle les couronnements de jadis, tandis que la lèvre inférieure, habituée à être léchée, fait pensée aux feuillages des bordels. J'avançais lentement sous son poids, la tête dans l'ourlet de sa jupe. Je regardais de près les poils de ses mollets, écrasés en tous sens sous des bas ajourés, essayant d'imaginer quel peigne conviendrait pour les coiffer. J'appris à aimer l'odeur de son sexe, à la fois buanderie et trou de souris, pelote à épingle oubliée dans un parterre de muguets.
J'étais devenu la proie du phénomène du fondu-enchaîné. Quand je regardais Clara, je la voyais infailliblement sous les traits de l'Émilie au petit talon. Quand Émilie avait envie de pécher, son sexe sentait le fenil et l'épicerie. Clara, elle, sentait l'herbier. Ma main erre sous la jupe, effleure les bords des bas, des pinces des jarretelles, caresse la partie interne des cuisses. Elles sont brûlantes, humides, charmantes. Émilie m'apporte une tasse de thé. Elle porte des mules bleues. Plus jamais je ne serai tout à fait heureux. Je souffre des soupirs des femmes, du regard des yeux révulsés au moment des spasmes orgastiques.
Émilie n'a jamais cherché à visiter le monde de ma poésie. Elle regardait mon jardin de l'extérieur, par-dessus la clôture, si bien que des fruits ordinaires et naturels m'apparaissaient comme de terribles fruits de paradis préhistoriques ; en attendant, je faisais mécaniquement les cent pas sur les sentiers, comme un imbécile, comme un chien raté traînant son museau dans l'herbe pour dépister la mort et cherchant à fuir son destin, je me démenais comme un fou pour revivre l'instant où, quelque part dans le Sud, l'ombre se couchait jadis sur une certaine place. Émilie, appuyée contre la clôture, traverse la vie en hâte. Je la vois tout à fait distinctement : elle se lève tous les matins avec les cheveux défaits, va aux W.-C., urine, parfois chie, puis se lave avec un savon au goudron. Le sexe parfumé, elle se dépêche de rejoindre les vivants, pour faire s'évaporer cette sensation de carrefour qu'elle éprouve.
Quel jeu sublime lorsque Émilie riait ! Sa bouche semblait creuse et aride ; pourtant, s'approchant de cette autre cave de la volupté avec sa tête, on entendait quelque chose frémir à l'intérieur, et quand, allant à votre rencontre, elle ouvrait ses lèvres, un rouge morceau de chair jaillissait entre ses dents.. La vieillesse aime bien faire un câlin avec le temps ; ce n'est que dans les bras de la jouissance que la morale dort tranquillement. Et les yeux d'Émilie, qu'elle ne fermait jamais au moment du plaisir suprême, adoptaient une expression si douce qu'elle ne semblait pas de ce monde, et qu'on avait l'impression qu'Émilie avait honte de ce à quoi s'occupaient ses lèvres.
Aux endroits où je viens chercher ma jeunesse, je trouve des boucles de cheveux d'or soigneusement conservées. La vie ne consiste qu'à tuer sans cesse le temps. La mort ronge tous les jours ce que nous appelons vivre, et la vie avale sans arrêt notre désir du néant. L'image du baiser s'évanouit avant que les lèvres n'arrivent à se joindre, tout portrait pâlit avant qu'on ait eu le temps de le regarder. A la fin un ver va également transpercer le cœur de cette femme, pour rire ensuite dans son creux. Et qui pourra désormais soutenir que vous avez vraiment existé ? Je vous ai vu en compagnie d'une jeune fille nue, belle et merveilleusement blanche. Ensuite, cette jeune fille a levé les bras et on vit que ses paumes étaient noircies de suie. Après quoi elle a laissé l'empreinte d'une main entre vos seins, tout en me posant l'autre sur les yeux, de sorte que je vous voyais comme à travers d'une dentelle déchirée. Vous étiez nue, vêtue seulement de votre manteau déboutonné . Aussi est-ce à cette seconde précise que votre vie m'apparut : vous ressembliez à une plante grasse et montant rapidement en fleur. Sans accroc, deux tiges sorties de la terre se sont fondues en une seule, à l'endroit où vous avez aussitôt commencé de vous faner, mais en même temps le corps vous poussait déjà, avec son nombril, ses seins et la tête d'où sont sortis deux jolis boutons. A ce moment, cependant, le bas de votre corps s'effondrait et se recroquevillait. Et moi, me tordant devant vous et touchant le bord de votre manteau, je grognais d'un amour que je n'avais jamais connu. J'ignore à qui appartient cette ombre, je l'appelai Émilie. Nous sommes soudés à jamais l'un à l'autre, inséparablement, mais nous nous tournons le dos.
Cette femme est mon cercueil ; en marchant, elle me dissimule sous ces propres traits. C'est ainsi que lorsque je la maudis, je me voue aux enfers moi-même et que si le lui fais l'amour, je m'endors avec un moulage de sa main sur mon phallus.
Le 1er Mai, tu iras au cimetière où, dans l'allée n°10, tu trouveras une femme assise sur une tombe. Elle t'aura attendu, et elle tirera pour toi les cartes. Tu t'en iras ensuite pour chercher l'explication sur les murs d'un pensionnat. Mais les têtes dans les fenêtres revêtiront les formes de culs-boutons de roses et de derches-tulipes, tremblant à chaque passage de camion devant le bâtiment. Qu'ils ne se précipitent pas dans la rue, c'est ce qui te fera follement peur, une peur proche du plaisir éprouvé dans ton enfance, au premier raidissement convulsif du phallus, proche aussi de l'horreur lorsque ta sœur t'apprenait à te masturber avec une petite main d'albâtre.
De qui attends-tu donc encore d'être consolé. Émilie est trop déchirée, le vent ayant dispersé son image, fragment par fragment, sur des lieux inconnus de toi, ce n'est plus par son intermédiaire que tu peux retrouver ton calme ; cela fait aussi longtemps que tu as désappris à pleurer les moments de séparation.
Le firmament dort et quelque part, derrière un buisson, tu es attendu par une femme taillée en viande crue. Vas-tu la nourrir de glace ?
En tenue légère, Clara s'asseyait toujours sur le divan et attendait d'être déshabillée. Un jour, elle sortit le revolver de ma table de nuit, visa le tableau, puis tira. Le cardinal leva la main vers sa poitrine et s'effondra. J'eus du chagrin pour lui et quand plus tard je visitais les bordels de banlieue, et que je payais les putes pour leur savoir-faire, j'étais toujours conscient de m'acheter ainsi une parcelle d'éternité. Après avoir connu, une seule fois, le goût salé du sexe de la petite Cécile, un homme a tout vendu, ses bagues, ses amis et sa morale, pour pouvoir alimenter le monstre caché sous le tutu rose. Ah que n'avons-nous jamais su distinguer les premiers instants, ceux où les femmes ne font que jouer avec nous, de ceux où on les fait désespérer. Une nuit, je me suis réveillé juste avant l'aube. C'était l'heure où les pétales tombent, au chant des oiseaux. A côté de moi dormait Martha, stock de toutes les manières d'aimer, hyène de Corinthe au sexe découvert, s'ouvrant au jour qui se levait. Elle surprit mon regard plein de dégoût, et j'ai su avec certitude qu'elle me souhaitait de tout cœur cette nausée. Et j'ai vu son sexe s'enfler et couler hors de son ventre, je le regardais, sans cesse grandissant, quitter le lit et se répandre au sol, puis envahir ma chambre comme de la lave. Je me suis levé brusquement, et j'ai fui la maison, en courant comme un fou. Je me suis arrêté au milieu de la place déserte ; quand je me suis retourné vers la maison, le sexe de Martha a jailli de ma fenêtre, larme monumentale et de couleur factice. Un oiseau est arrivé, pour picorer ma semence. Je lui ai jeté une pierre pour le chasser. « Heureux, tu vas te renouveler sans cesse, dit quelqu'un qui passait par là, ta femme est justement en train de te donner un fils. »
Deux carabes avaient tous les jours rendez-vous, à midi,, derrière le corset bleu clair de la Vierge de Lourdes. J'entrais dans les catacombes tout à fait innocent. Attachés par les jambes, la tête en bas, de jeunes garçons pendaient dans des couronnes d'oliviers alors que leurs jolies têtes bouclées, virant au rose, grillaient sur les flammes de petits feux de bois. Dans une autre salle, j'ai vu un essaim de beautés nues qui, enchevêtrées, formaient une seule masse vivante, une sorte de monstre d'Apocalypse. Leurs sexes s'ouvraient machinalement, les uns à vide, d'autres en avalant leur propre bave. J'en ai notamment remarqué un dont les lèvres se contractaient en silence, comme une bouche qui voudrait parler, ou comme un homme à la langue pétrifiée qui essaierait de faire cocorico. Un autre souriait comme un bouton de rose, je le reconnaîtrais encore aujourd'hui entre mille spécimens conservés dans le formol. C'était le sexe de la défunte Clara, enterrée sans être lavée à l'eau mentholée, qu'elle avait tant aimée. Attristé, j'ai sorti ma queue et l'ai enfoncée, indifférent et sans réfléchir, quelque part au milieu de ce morceau vivant, me disant que la mort sait toujours lier le vice au malheur.
Puis je mis un aquarium à ma fenêtre. J'y gardais une vulve à chevelure dorée et superbe exemplaire de phallus à l'œil bleu, avec de tendres veinules aux tempes. Avec le temps, cependant, j'ai fini par y jeter tout ce que j'aimais. Tasses cassées, perruques, les souliers de Barbara, ampoules, ombres, mégots, boîtes à sardine, toute ma correspondance et des préservatifs usagés. Ce monde a vu la naissance de nombreux animaux étranges. Je me prenais pour un créateur. Et pour cause. Plus tard, alors que j'avais fait sceller ma boîte, j'observais avec satisfaction le pourrissement de mes rêves, jusqu'au jour où les parois se sont couvertes de moisi et qu'on ne pouvait plus rien voir. J'avais cependant la certitude que tout ce que j'aimais au monde continuait à exister là-dedans.
Mais il faut sans cesse jeter de la nourriture à mes yeux. Ils l'avalent goulûment et brutalement. Et la nuit, dans mon sommeil, ils la digèrent. Émilie semait le scandale à pleines mains, incitant chaque être qu'elle rencontrait à la désirer et à imaginer son cratère velu.
Je me souviens encore d'une histoire d'enfance. Elle date de l'époque où je me suis fait expulser du lycée. Tout le monde me méprisait. Je n'avais plus que ma sœur. J'allais la voir la nuit, en cachette. Couchés ensembles dans les bras l'un de l'autre, les jambes entrelacées, nous sommes arrivés à imaginer, au bout d'une longue rêverie persévérante, cet état de torpeur où tombent ceux qui oscillent au bord du déshonneur. Une nuit nous entendîmes des pas étouffés. Ma sœur me fit signe de me cacher derrière un fauteuil. Le père entra ; il referma avec précaution la porte de la chambre et sans mot dire se coucha dans le lit de ma sœur. Enfin j'ai pu voir comment ça se fait, l'amour.
La beauté d'Émilie n'est pas destinée à se faner, mais à pourrir.


(1933)

(Extrait de « Le surréalisme en Tchécoslovaquie », choix de textes, traduit du tchèque et présenté par Petr Kral. Éditions Gallimard, collection « Du monde entier », 1983.)


Jindrich Styrský, Émilie vient me voir en rêve (Collages, 1933)







Emilie Comes to me in a Dream by Jindrich Štyrský

Jindrich Štyrský's handmade artist book from 1933
- originally published in an edition of 69 numbered examples

                                                        ***

1997 facsimile of original which was limited to 69 copies "published as strictly private for the circle of the publisher's friends and chosen subscribers", Ubu Gallery, 8 x 5.5 inches, softbound, 1000 copies. Contains 12 erotic surrealist photo-collages and text.

VOIR ICI : https://issuu.com/ohtopbookphotobooks/docs/jindrich_styrsky

vendredi 3 novembre 2017

GUSTAVE MOREAU - ORPHÉE SUR LA TOMBE D'EURIDICE

Gustave Moreau (6 Apr 1826 - 18 Apr 1898) - Orphée sur la tombe d'Eurydice, 1891


Le chantre sacré n'est plus. La grande voix des êtres et des choses est éteinte. Le poète est tombé inanimé au pied de l'arbre desséché aux branches frappées de mort. La lyre délaissée est suspendue à ces branches gémissantes et douloureuses.
L'âme est seule, elle a perdu tout ce qui était la splendeur, la force et la douceur ; elle pleure sur elle-même, dans cet abandon de tout, dans sa solitude inconsolée ; elle gémit et sa plainte sourde est le seul bruit de cette solitude de mort, tandis que, symbole du souvenir et de la piété fidèle et invincible, une lampe au fond d'une crypte funéraire répand sa lumière attristée et douce, sa flamme tremblante brûlant toujours.
Le silence est partout, la lune apparaît au dessus de l'édicule et de l'étang sacré clos de murs. Seules les gouttes de rosée tombant des fleurs d'eau, font leur bruit régulier et discret. Ce bruit plein de mélancolie et de douceur. Ce bruit de vie dans ce silence de mort.

(10 octobre 1897)



Extrait de "L'assembleur de rêves, écrits
    complets de Gustave Moreau"

  (A Fontfroide, Bibliothèque
  artistique & littéraire, l'an
  MCMLXXXIV, © Fata Morgana, 1984)

samedi 7 octobre 2017

GUY CABANEL - A l' ANIMAL NOIR - Cinquième animal – LÉZARD, ô ancêtre !

(Premier texte)

AU HASARD DE TA LANCE TU ERRES parmi les cataclysmes, prêt à céder au doux plaisir de tes jeux blancs et noirs, à disparaître, t'élancer vers l'est, zèbre de cuir.
      Braise si dure déversée sur le pouls de ta blanche amie cachée sous l'ombre où bat ton cœur maritime, ta peau d'algue rocheuse abrite les aspirations autrefois réalisées par les habitants hybrides qui peuplaient l'ancien monde ; et la sinistre fente de tes yeux blonds annonce la monstrueuse résurrection des géants.
      Toi qui régnais sans conteste sur les quatre éléments prodigués sur la terre, tu as maintenant choisi les entrailles de cette même terre pour concentrer la puissance de ton désir qui ne saurait tarder à créer mille fissures et par là s'élancer en crépitant à la conquête de l'air.
      Ta cause est entendue dans tout le pays dont s'écarte la lumière artificielle du soleil.
      Ta propre incandescence est le soleil bleu des profondeurs qui impose l'activité indéréglable du rêve et parmi ton cheptel, ô berger noir, laisse croître des plages garnies de vigoureux ténébrions.
      C'est là, parmi les forêts de rhomboèdres et les jardins de sable, que la terre nourrit, des générations mortes, les êtres impatients du futur qui, siècle par siècle, progressent en nageant vers un but inconnu.

Guy Cabanel, "À l'Animal noir", illustré par Robert Lagarde 
(HC, 1958. Réédition L’Éther Vague, 1992)

mardi 8 août 2017

Maurice Fourré - Ombres et corbeaux chanteurs

Voici les fantômes légendaires, les revenant hallucinants et les farfadets thuriféraires, toute une petite communauté aux lunettes de phosphore, qui colporte, avec des futilités libertines, des lambeaux de lingeries livides, et le vieil angélus de naissance ou d'agonie, avec son collier chantant de perles cristallines accompagnant la danse médiévale des Innomables.
   De longues mains liturgiques se désincarnent pour offrir d'immortelles roses et le baiser de paix des lèvres sans couleur, sur le tapis de cendres où l'armure, vidée du chevalier de fer, s'entoure d'une dalmatique écarlate que brode un invisible acier, devant le trône du cadavérique empereur, répudiant sceptre du désespoir lunaire.
Gaminerie sautante de l'heure.
Caracole mortuaire.
              Yeux de verre.
                                   Hennissement de la Nuit.
              Tintez
                           minéraux
                                      accompagnateurs
                et
                métaux
                                      harmoniques
Offrez
               vos échos
                                      vides
                pipeaux
                des structures
                                     osseuses 
                de l'ombre
                qui danse
                et
                qui chante
- Nous avons sept ans ce soir
-  Messieurs les Défunts vont nous conduire aux chevaux de bois...
          - On fera la ronde autour des ossuaires...
          - Pour le carnaval des truands.
          - Des prélats.
          -  Des sorcières.
          - Des belles d'amour  et du roi.
          - On enfourchera les jambes des culs-de-jatte.
          - On jouera ua moulin à vent dans l'aire du sépulcre avec les béquilles de l'ex-voto...
          - Nous sommes les Rêveurs, que l'on va pendre à la balancelle des corbeaux en fleurs...

                                                                         (Extrait de "Tête de Nègre", roman, 1960)


La belle Tentée. Bois anonyme du XVIe siècle

samedi 22 juillet 2017

Alfred Jarry - Végétal

Cerkita Zünd (collage)
Le Vélin écrit, rit et grimace, livide.
Les signes sont dansants et fous. Les uns, flambeaux,
Pétillent radieux dans une page vide.
D'autres en rangs pressés, acrobates corbeaux.

Dans la neige épandue ouvrent leur bec avide.
Le livre est un grand arbre émergé des tombeaux.
Et ses feuilles, ainsi que d'un sac qui se vide,
Volent en vent vorace et partent par lambeaux.

Et son tronc est humain comme la mandragore ;
Ses fruits vivants sont les fèves de Pythagore ;
Des feuillets verdoyants qui poussent en avril.

Et les prédictions d'or qu'il emmagasine,
Seul le nécromant peut les lire sans péril
La nuit, à la lueur des torches de résine.

("Les trois meubles de mage surrané", II, "Végétal",
in Les Minute de sable mémorial, 1894)

mardi 6 juin 2017

En compagnie d'Antonin Artaud

Antonin Artaud, portrait photographique
de Man Ray, 1926-1927

Les samedis de France Culture - (1ère diffusion : 10/05/1975)

Par Roger Vrigny - Avec Marthe Robert, Hubert Juin, Jacques Brenner, Henri Thomas, Paule Thévenin et Bernard Noël


“J'aime mieux le bruit de mon pas sur la terre que le viol des éternités”
Antonin Artaud “Suppôts et Supplications”, in OC XIV.

“Dans l'état de dégénérescence où nous sommes, c'est par la peau qu'on fera entrer la métaphysique dans les esprits.”
Antonin Artaud, “Premier manifeste du théâtre de la Cruauté”.

“Qui pourrait s'imaginer qu'il y a de par la terre des gens qui trouvent que ça ne va pas encore assez mal et qui font tout ce qu'ils peuvent tout le nécessaire et le requis pour que ça aille au plus mal du mal.”
Antonin Artaud - Extrait de “50 dessins pour assassiner la magie”

 

«Ce que c'est que le Moi, je n'en sais rien. La conscience ? Une répulsion épouvantable de l'Innommé, du mal tramé, car le JE vient quand le cœur l'a noué enfin, élu, tiré hors de ceci et de cela, contre ceci et pour cela, à travers l'éternelle supputation de l'horrible, dont tous les non-moi, démons, assaillent ce qui sera mon être…»
Antonin Artaud, Supplément au voyage des Tarahumaras, 1944.




Antonin Artaud - Autoportrait, fusain circa 1920