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mardi 26 octobre 2021

Ossip Mandelstam - La Pierre et autres poèmes (trad. Henri Abril) (extrait)



Mon doux rêve, mon rêve perpétuel :
Une forêt enchantée, d'invisibles bois,
Où une rumeur confuse m'appelle,
Le divin froufrou de rideaux de soie.


Rencontres insensées, joutes impures 
Et à la croisée des yeux surpris, sans feinte,
Cette rumeur invisible et obscure
A jailli sous la cendre, et s'est éteinte.


Et le visage est comme habillé de brouillard,
Et les mots se sont figés sur les lèvres,
On dirait que dans les buissons du soir
Un oiseau effrayé soudain se lève.





mardi 28 juillet 2015

“Think of Mandelstam, think of Pasternak, Chaplin, Dovzhenko, Mizoguchi,

and you’ll realise what tremendous emotional power is carried by these exalted figures who soar above the earth, in whom the artist appears not just as an explorer of life, but as one who creates great spiritual treasures and that special beauty which is subject only to poetry. Such an artist can discern the lines of the poetic design of being. He is capable of going beyond the limitations of coherent logic, and conveying the deep complexity and truth of the impalpable connections and hidden phenomena of life.”
— Andrei Tarkovski; Sculpting in Time










“One of the exalted figures who soar above the earth… such an artist can convey the lines of the poetic design of being. He is capable of going beyond the limitations of coherent logic, and conveying the deep complexity and truth of the impalpable connections and hidden phenomena of life.”

Andrei Tarkovski on Kenji Mizoguchi




Ossip Mandelstam (1891-1938)

Je me lavais dehors en pleine nuit.
Le firmament brillait d'âpres étoiles.
La cuve refroidit, pleine à ras bords,
Et le rayon est comme du sel sur la hache.

A double tour on a fermé la grille.
La terre est rude en toute conscience.
On chercherait en vain plus pure trame
Que la vérité de la toile fraîche.

Dans la cuve l'étoile fond comme du sel
Et l'eau froide est de plus en plus noire,
Et plus pure la mort, plus âcre le malheur,
Et la terre plu cruelle et plus vraie.


(Ossip Mandelstam, 1921)








“Poetic language creates its instruments
in walking, and, in walking, also
destroys them.”
— Ossip Mandelstam, “Gespräch über Dante”, in: Gesammelte Essays II, 1925-1935

Ossip Mandelstam photographié par le KGB
lors de sa dernière arrestation le 3 mai 1938.

« Je désire non pas parler de moi, mais épier le siècle, le bruit et la germination du temps. Ma mémoire est hostile à tout ce qui est personnel.
Si cela dépendait de moi, je ne ferais que grimace au souvenir du passé. Je n’ai jamais pu comprendre les Tolstoï et les Aksakov, les petits-fils Bagrov, amoureux des archives familiales avec leurs épopées de souvenirs domestiques.
Je le répète, ma mémoire est non pas d’amour, mais d’hostilité, et elle travaille non à reproduire mais à écarter le passé. Pour un intellectuel de médiocre origine, la mémoire est inutile, il lui suffit de parler des livres qu’il a lus, et sa biographie est faite.
Là où, chez les générations heureuses, l’épopée parle en hexamètres et en chronique, chez moi se tient un signe de béance, et entre moi et le siècle git un abîme, un fossé, rempli de temps qui bruit, l’endroit réservé à la famille et aux archives domestiques.
Que voulait dire ma famille ? Je ne sais pas.
Elle était bègue de naissance et cependant elle avait quelque chose à dire.
Sur moi et sur beaucoup de mes contemporains pèse le bégaiement de la naissance. Nous avons appris non à parler, mais à balbutier et ce n’est qu’en mêlant l’oreille au bruit croissant du siècle et une fois blanchis par l’écume de sa crête que nous avons acquis une langue. »



Ossip Mandelstam
Le bruit du temps

Andrei Tarkovski, extrait de "Le temps scellé"


Kenji Mizoguchi, ”Sanshô dayû” (“Sansho the Bailiff”). 1954.





jeudi 20 mai 2010

Ossip Mandelstam "Le bruit du temps" (extrait)


« Je désire non pas parler de moi, mais épier le siècle, le bruit et la germination du temps. Ma mémoire est hostile à tout ce qui est personnel.
Si cela dépendait de moi, je ne ferais que grimace au souvenir du passé. Je n’ai jamais pu comprendre les Tolstoï et les Aksakov, les petits-fils Bagrov, amoureux des archives familiales avec leurs épopées de souvenirs domestiques.
Je le répète, ma mémoire est non pas d’amour, mais d’hostilité, et elle travaille non à reproduire mais à écarter le passé. Pour un intellectuel de médiocre origine, la mémoire est inutile, il lui suffit de parler des livres qu’il a lus, et sa biographie est faite.
Là où, chez les générations heureuses, l’épopée parle en hexamètres et en chronique, chez moi se tient un signe de béance, et entre moi et le siècle git un abîme, un fossé, rempli de temps qui bruit, l’endroit réservé à la famille et aux archives domestiques.
Que voulait dire ma famille ? Je ne sais pas.
Elle était bègue de naissance et cependant elle avait quelque chose à dire.
Sur moi et sur beaucoup de mes contemporains pèse le bégaiement de la naissance. Nous avons appris non à parler, mais à balbutier et ce n’est qu’en mêlant l’oreille au bruit croissant du siècle et une fois blanchis par l’écume de sa crête que nous avons acquis une langue. »

Ossip Mandelstam  "Le Bruit du temps  (extrait), publié en 1925 et rédigé en Crimée dès 1923.